CENT ANS APRÈS LE GÉNOCIDE DES HERERO: L’Allemagne découvre son sanglant passé africain (Courrier International du 12 au 18 fév 2004)
En 1904, les troupes allemandes ont massacré des dizaines de milliers de Herero dans le Sud-Ouest africain, l’actuelle Namibie. Leurs descendants réclament des dommages en compensation de ce génocide.
A la pâtisserie, on trouve des gâteaux de la Forêt-Noire, au restaurant des schnitzel, à la brasserie des bretzels. Rarement, les touristes allemands qui visitent l’Afrique se sentiront plus à l’aise qu’à Windhoek, la capitale de la Namibie, autrefois colonie du kaiser Guillaume dans le Sud-Ouest africain. Mais, en banlieue, c’est un tout autre héritage qui surgit, dans les quartiers pauvres d’un faubourg nommé Katutura, littéralement, “le lieu où l’on ne veut pas rester”. Le régime de l’apartheid, qui n’a pris fin qu’en 1990, y avait confiné des dizaines de milliers de personnes. Ici règnent la misère, la sous-alimentation et le sida. Des lettres d’imprimerie sur les cabanes de tôles signalent encore l’appartenance ethnique des habitants : N pour Nama, D pour Damara, H pour Herero.
La salle de réunion des Herero est pleine à craquer. Le chef de tribu, Kuaima Riruako, âgé de 67 ans, parle de “redécouvrir le passé”. Il lit l’appel lancé à son peuple il y a presque cent ans par le commandant des forces du kaiser, le général Lothar von Trotha. Appel entré dans l’Histoire sous le nom d’“ordre d’anéantissement” : “Moi, le grand général des soldats allemands, envoie cette lettre au peuple des Herero. Les Herero ne sont plus des sujets allemands... Le peuple des Herero doit... quitter le pays. Si le peuple ne le fait pas, je l’y obligerai par le Groot Rohr [grand canon]. A l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero avec ou sans arme, avec ou sans bétail, sera abattu, je ne fais plus d’exception pour les femmes et les enfants, ramenez-les dans votre peuple ou laissez-les se faire abattre aussi. Telles sont mes paroles au peuple des Herero.”
Les mots du “grand général du puissant empereur allemand”, comme l’avait signé le général von Trotha, n’étaient pas des menaces en l’air. En 1904, les Herero s’étaient lancés dans une révolte mal organisée contre les maîtres coloniaux allemands. D’après les estimations des historiens, seuls 20 000 des 80 000 éleveurs de bétail semi-nomades auraient survécu. Les trois quarts de la population succombèrent sous le feu des canons et des fusils allemands, moururent de soif en fuyant à travers les étendues désertiques de l’Omaheke [appelé aujourd’hui le Kalahari] ou finirent par croupir dans ce que l’on appelait déjà les “camps de concentration” du pouvoir colonial.
Pour Kuaima Riruako, dirigeant et représentant politique des Herero, l’affaire est entendue. “Les Allemands se sont occupés de l’holocauste des Juifs, des Sinti, des Roms. Maintenant, ils doivent faire face au génocide des Herero.” C’est pourquoi, affirme-t-il, son peuple exige des “réparations pour le génocide”. M. Riruako compte sur le soutien d’avocats américains pour obtenir satisfaction et réclame 2 milliards de dollars [voir CI n° 567, du 13 septembre 2001]. Que la procédure en justice aboutisse ou non, cent ans après la révolte des Herero, le 12 janvier 1904, et sa répression sanglante, après la bataille décisive du plateau du Waterberg, le 11 août 1904, les Allemands, apparemment, ne peuvent plus échapper à leur passé colonial.
A en croire l’Allgemeine Zeitung de Windhoek, la Namibie va organiser une série de “réflexions, de débats et vraisemblablement des expositions sur les actes de violence, en particulier à l’époque de la colonisation allemande”. Les descendants des colons qui vivent encore en Afrique se montreraient moins gênés par le sujet que les autorités de Berlin, affirme ce journal de langue allemande.
Aux demandes de compensations la République fédérale oppose l’argument que les crimes de l’époque impériale n’auraient pas représenté de “violation du droit international alors en vigueur”. Par ailleurs, il y aurait prescription. Si, au niveau protocolaire, le gouvernement allemand exprime ses “profonds regrets” pour le passé colonial de l’Allemagne, il se refuse néanmoins à toute excuse officielle pour le massacre de l’Omaheke, afin “d’éviter toute déclaration susceptible d’être utilisée dans le cadre d’une demande de réparation”. En outre, l’Allemagne serait aujourd’hui le principal bailleur de fonds et la principale source d’aide de l’ancienne colonie. De leur côté, les Herero affirment que cette aide au développement ne leur profite pas, mais bénéficie aux Ovambo, qui, du temps des Allemands, n’avaient pas perdu de terres. Les Ovambo sont majoritaires dans le gouvernement. D’ailleurs, le Premier ministre namibien, Theo-Ben Gurirab, ne manifeste que peu d’intérêt pour l’action en justice que les Herero souhaitent engager aux Etats-Unis : la procédure, assure-t-il, serait “commanditée par les autorités tribales traditionnelles, et non par le gouvernement namibien”.
Ce n’est pas seulement parce nous fêtons cette année le centenaire du drame que le passé colonial de l’Allemagne revient sur le devant de la scène. Une nouvelle génération d’historiens et d’écrivains s’est attaquée à cette époque à demi oubliée, à demi transfigurée, qui s’étend de 1884 à 1918, et au cours de laquelle l’Allemagne parvint à bâtir le troisième empire colonial de la planète après la Grande-Bretagne et la France, et domina ainsi plus de 12 millions d’individus outre-mer. Les possessions contrôlées depuis Berlin, en Afrique, en Chine et en Océanie, étaient cinq fois plus étendues que la mère patrie. Pendant des décennies, cette période n’a presque pas été abordée en République fédérale. Que pouvait-il y avoir eu de terrible à l’époque où la plus haute montagne allemande était le Kilimandjaro ? Aux yeux des Allemands qui n’avaient pas connu l’Empire, tous les événements de ce temps pâlissaient face au cauchemar des deux conflits mondiaux et à l’horreur de l’Holocauste.
Du reste, ce que disaient pères et grands-pères au sujet de la colonisation n’était-il pas vrai ? Les Allemands, contrairement aux Britanniques et aux Français, n’avaient-ils pas acquis pacifiquement leurs possessions d’outre-mer, par des contrats de vente plutôt qu’à l’aide de canonnières ? Des missionnaires rhénans et des commerçants hanséatiques n’avaient-ils pas apporté la religion et la civilisation aux primitifs, l’Empire allemand ne leur avait-il pas laissé en héritage des ports, des hôpitaux, des routes et des voies ferrées ?
Les maîtres avaient régné avec sévérité mais justice sur leurs sujets noirs, disait-on. Sinon, comment expliquer que les courageux boys aient défendu les colonies allemandes pendant la Première Guerre mondiale ? Porteurs et askaris [unités indigènes de l’armée allemande] aux côtés d’hommes comme l’intraitable général Paul von Lettow-Vorbeck, “face à des adversaires cent fois supérieurs en nombre”, “jusqu’à la dernière goutte de sang”, “invaincus sur le champ de bataille”, “Heia Safari !”.
Ce n’est que maintenant, quatre-vingt-cinq ans après la perte des colonies allemandes et un demi-siècle après le début de la décolonisation, que semble toucher à sa fin le temps des légendes, ces histoires enrichies génération après génération, nourries de l’abécédaire raciste et des albums nostalgiques illustrés d’images pittoresques de héros en casques blancs et de fermes immaculées sous de vertes palmeraies. S’inspirant des post-colonial studies de l’espace anglo-américain, on “redécouvre” également l’histoire coloniale dans les universités allemandes. Les spécialistes anglo-saxons ne sont plus les seuls à se consacrer aux “Herero Heroes”.
Nous sommes sûrs d’au moins une chose. Il n’y eut pas de sang versé quand des marchands allemands, en 1883, arrivèrent dans ce qui allait devenir le Sud-Ouest africain. Lors de palabres, grâce à un jeune agent du négociant en tabac de Brême Adolf Lüderitz, un chef analphabète des Nama avait apposé sa signature, une croix, au bas d’un contrat douteux : pour 200 livres et 20 vieux fusils, l’Allemagne récupérait la baie d’Angra Pequena, sur l’Atlantique, seulement peuplée de phoques et de pingouins, ainsi que toutes les terres désertes environnantes. “Du sable, rien que du sable”, pouvait-on lire dans un journal de bord de l’époque.
Après avoir longuement hésité, le chancelier Bismarck accordait au négociant de Brême un sauf-conduit impérial pour la possession de la “baie Lüderitz”, comme l’endroit fut dès lors baptisé. Jusque-là, le chancelier, qui ne pensait qu’à consolider le jeune empire, s’était opposé énergiquement aux velléités coloniales du milieu des affaires. Mais il avait fini par rompre avec cette attitude pour des raisons économiques et de politique intérieure. Les grands négociants réclamaient des matières premières bon marché ; ils cherchaient à contourner les barrières douanières des puissances coloniales traditionnelles. Les grands patrons d’usine, craignant une révolte du prolétariat, en expansion rapide, et des 9 millions de chômeurs, exigeaient l’ouverture de comptoirs à l’étranger, dans lesquels ils voyaient de nouveaux débouchés pour l’émigration et où ils comptaient instaurer des “colonies pénitentiaires” pour les “pires” agitateurs sociaux-démocrates. En même temps, les associations et partis coloniaux, qui rassemblaient plus de 200 000 membres, se laissaient de plus en plus séduire par un discours utopique de grande puissance. Bismarck, voyant là l’occasion de refouler cette social-démocratie qu’il haïssait tant, opta donc pour un changement de cap. “Toute l’histoire coloniale n’est qu’un bluff, mais nous en avons besoin pour les élections.”
En 1884, année électorale, il a profité de circonstances favorables au plan international pour “donner aux Allemands un but à même de les enthousiasmer” et accordé au territoire acheté par les négociants allemands le statut de “territoire protégé”, comme il nommait les colonies. Ses partisans se réjouirent, tandis que ses adversaires, eux, voyaient clair dans le jeu du gouvernement. “Vous vous contentez d’exporter la question sociale”, lança au Reichstag le député SPD Wilhelm Liebknecht en interpellant le chancelier.
En deux ans, le drapeau noir-blanc-rouge, précédé de gens comme les agents de Lüderitz qui achetaient la terre, flottait non seulement sur les territoires du Sud-Ouest africain, qui s’étaient étendus, mais aussi au Togo et dans l’Est africain, au Cameroun et dans le Pacifique. C’est ainsi que furent acquises des régions du monde auxquelles les autres puissances coloniales ne s’étaient que peu intéressées. Entre-temps, Bismarck avait pu assurer l’extension de l’empire colonial par le biais d’une sorte de gentlemen’s agreement avec ses collègues européens. “Pourquoi éduquer le Nègre ?” A cette question, Ludwig Külz, médecin des colonies auteur d’un pamphlet cynique, avait trouvé une “réponse claire et nette” : “Pour qu’il travaille pour nous. L’Afrique aux Africains, mais les Africains à nous.”
Des entrepreneurs coloniaux comme Johann Karl Vietor, autre négociant de Brême, dénoncèrent en vain le discours général sur la “paresse du Nègre”, beaucoup de Noirs refusant simplement de travailler sous le fouet pour des salaires de misère sur les plantations. Vietor invitait à ne pas traiter les indigènes comme des “sujets” : ils devaient pouvoir vivre dans les colonies allemandes comme des “agriculteurs indépendants et responsables”. Mais les voix de ce genre étaient noyées dans le brouhaha raciste de l’époque.
Au tournant du siècle dernier, les colonies allemandes furent donc le théâtre d’un développement qui aboutit - inévitablement ? - à une succession de massacres entraînant la mort de dizaines de milliers d’autochtones. Les coloniaux réagirent d’autant plus brutalement à la résistance naissante que la conquête du Sud-Ouest africain s’était déroulée sans heurts. Sous le régime du premier commissaire impérial, Heinrich Göring, le père d’Hermann Göring, les Noirs eurent tôt fait de comprendre qu’ils étaient presque sans défense face à l’arbitraire du pouvoir tutélaire et à la justice expéditive des colons.
De plus en plus d’indigènes furent privés de leurs moyens d’existence, de leurs terres et de leurs troupeaux. Comme s’en plaignit le grand chef des Herero Samuel Maharero en 1904 auprès du gouverneur, des marchands sans scrupule qui se livraient au trafic d’armes, d’alcool, de poterie et de verroterie volaient à son peuple “2 ou 3 bêtes en compensation d’une dette de 1 livre”.
Outre “l’imposition arbitraire et violente” de taux usuraires, outre la mainmise sur les meilleures terres et les meilleurs points d’eau, c’est surtout le viol des femmes noires par les maîtres blancs qui aurait été la cause du soulèvement, comme un chrétien herero en fit le reproche au missionnaire allemand Johannes Neitz. “Des hommes se font tuer comme des chiens quand ils refusent de donner leurs femmes et leurs enfants.”
Tout cela - Johannes Neitz en était persuadé - concourut au déclenchement de la révolte des Herero, en janvier 1904. “Soudain, elle fut là, et il n’y eut aucun moyen de l’arrêter, chacun se vengeait, et ce fut comme si les masses avaient perdu la raison.” Les rebelles coupèrent les lignes téléphoniques, attaquèrent les fermes et massacrèrent 123 marchands, colons et soldats allemands (missionnaires, femmes et enfants furent épargnés).
Le gouverneur, Theodor Leutwein, avait opté pour une solution diplomatique. Il fut écarté pour sa prétendue faiblesse. Pour cette guerre coloniale, le kaiser dépêcha le sabreur Lothar von Trotha et 10 000 hommes équipés d’artillerie de campagne et de mitrailleuses. La poste aux armées donne une idée de la mentalité du moment. “Tout ce qui vivait et avait la peau noire a été abattu”, écrivait un soldat. “Malheur à ceux qui nous tombent entre les mains. Ni femme ni jeune ne sont épargnés. Les chiens noirs ne valent rien”, disait un autre.
La question se pose aujourd’hui de savoir si von Trotha avait dès le départ planifié un génocide de dimension totalement nouvelle (comme l’affirment les dirigeants herero) ou plutôt une campagne militaire d’anéantissement, avec toutes ses horreurs, ce que pratiquaient alors tous les empires coloniaux.
Les historiens de l’ex-RDA sont ceux qui ont épousé le plus clairement la thèse du génocide : von Trotha aurait mis en place une tactique qui ne laissait d’autre choix aux Herero qu’être refoulés vers l’Omaheke, le désert devenant l’outil du génocide. Cette version est cependant remise en cause non seulement par les descendants namibiens des anciens colons, mais aussi par certains historiens. Klaus Lorenz, de Hambourg, va encore plus loin. Il parle de la “légende de l’Omaheke” et affirme que les milliers de personnes poussées à la mort dans le désert ne constitueraient “pas un génocide”, mais seraient plutôt un “exemple des guerres que menaient les puissances coloniales du temps de l’impérialisme”.
Horst Gründer, historien réputé qui enseigne à Münster, avance des arguments différents. A l’origine, le général von Trotha aurait eu l’intention d’“infliger” aux rebelles “une sorte de défaite à la Sedan”. Il n’aurait changé ses plans qu’après avoir échoué dans sa tentative d’encerclement des insurgés au Waterberg, le 11 août 1904. Ayant reçu l’ordre de “porter un coup décisif à cette tribu de Cafres impudents”, von Trotha soumit les positions ennemies à un feu d’artillerie incessant. Mais les Herero parvinrent à échapper à l’encerclement. Soucieux de son prestige militaire, von Trotha aurait présenté dans ses rapports à Berlin le résultat de ses erreurs, la mort de milliers de fuyards dans le désert de l’Omaheke, comme un élément de sa stratégie. Et il s’est dès lors exprimé et comporté de telle façon que sa version des faits fût considérée comme digne de foi. Quoi qu’il en soit, selon Gründer, la sinistre menace émise par von Trotha le 2 octobre 1904 d’“abattre tout Herero” qui se trouverait sur le territoire colonial allemand “peut difficilement être définie comme autre chose qu’un ordre génocidaire”.
Espérant à tort pouvoir survivre à la soif et ainsi atteindre le Bechuanaland britannique voisin [aujourd’hui Botswana] pour y trouver asile, des milliers de familles herero se lancèrent dans cette traversée du désert qui ne les conduisit qu’à leur perte. Des semaines durant, le désert fut verrouillé, les chemins de retour barrés. “L’isolement des étendues de sable, mené d’une main de fer, a parfait le travail d’anéantissement, décrivait un lieutenant. Les râles des mourants et les hurlements des déments... résonnaient dans le silence écrasant de l’immensité.”
Plus tard, quand des patrouilles allemandes inspectèrent le désert, elles tombèrent sur les terribles vestiges de cette marche de la mort. “Les ossements d’hommes et de chevaux blanchissaient sous le soleil... En bien des endroits, ceux qui mouraient de soif avaient creusé de leurs mains fébriles des trous de quinze à vingt mètres de profondeur en quête d’eau - en vain !”
Des rapports de ce genre finirent par provoquer des remous dans le Reich. “N’importe quel garçon boucher serait à même de faire la guerre comme M. von Trotha”, déclara le chef de file du SPD au Parlement, August Bebel, en exprimant tout son mépris. Les missions protestantes émirent des protestations, et même les colons du Sud-Ouest africain prirent leurs distances vis-à-vis du général, craignant que sa stratégie d’annihilation n’entraîne une pénurie de main-d’oeuvre.
En décembre 1904, von Trotha, sur ordre du grand état-major, était contraint de mettre un terme à sa campagne militaire d’éradication. Ce qui n’endigua en rien la mortalité, catastrophique, dans les “camps de concentration” improvisés, terme consacré par la guerre hispano-cubaine de 1895 et utilisé pour la première fois par le chancelier von Bülow le 11 décembre 1904.
Près d’un tiers des prisonniers, épuisés, ne survécurent pas à la marche qui les conduisit dans ces camps primitifs, où ils étaient condamnés à souffrir d’affections pulmonaires et du scorbut. Enchaînés, les détenus étaient obligés de travailler dans des carrières ou à la construction de voies ferrées “jusqu’à ce qu’ils s’écroulent sous les coups de gourdin de surveillants brutaux”, s’horrifiait le missionnaire Heinrich Vedder. “Ils ont été menés à la mort et enterrés par centaines comme du bétail.” Rien que dans le camp de l’île aux Requins, au large des côtes de la colonie, quelque 3 000 prisonniers périrent. En tout, 7 700 moururent dans les camps. Les crânes des défunts, nettoyés avec des tessons de verre par les femmes herero, furent envoyés en Allemagne pour être soumis à des “études anatomiques raciales”. Le peuple des Nama connut un sort semblable. Ils étaient entrés dans la guerre à l’automne 1904, manifestement parce que les Allemands avaient auparavant menacé de traiter tous les Noirs comme les Herero. A peine la moitié des quelque 20 000 Nama auraient survécu. Après l’écrasement de la révolte, l’administration coloniale détruisit l’ancien système tribal et confisqua les biens des tribus. Les peuples dépossédés furent réduits au rang de journaliers démunis soumis au service obligatoire.
En 1906, la “section historique du grand état-major” résumait la guerre du Sud-Ouest africain, qui avait coûté la vie à près de 2 300 Allemands et à 70 000 Africains, en une formule lapidaire : “Les Herero ont cessé d’être un peuple indépendant.” Des années plus tard, l’historien Thomas Nipperdey dressa le bilan de l’ère coloniale allemande. Selon lui, le colonialisme aurait été un phénomène concernant l’ensemble de l’Europe. “Les Allemands ne se distinguent des autres absolument en rien, ni sur un plan positif, ni sur un plan négatif.”
Certes, à l’issue de vigoureuses protestations au sein même de l’Empire, des hommes comme von Trotha finirent par être renvoyés. Mais, avec les nazis, les massacreurs furent tous de nouveau considérés comme des héros, auxquels furent dédiés des livres, des monuments et des rues. En 1933, dans le quartier munichois de Trudering, 29 rues furent même nommées en référence aux anciennes colonies et aux colonisateurs. Dans ce quartier résidentiel de l’est de la capitale bavaroise, on perçoit encore aujourd’hui la trace de ce qui était après la Seconde Guerre mondiale l’attitude générale des Allemands face à leur passé colonial : avant tout un manque d’intérêt.
Dans le “quartier colonial” de Trudering, on trouve toujours, comme autrefois, une rue Lüderitz, une rue Leutwein et, bien sûr, une rue Von Trotha, laquelle croise la rue Waterberg. Seuls les Verts de Munich semblent être dérangés par ces noms de rues. Leur chef de file, Siegfried Benker, plaide en faveur d’une révision et se heurte à l’opposition courroucée de la CSU. Les Verts ne penseraient qu’à “faire du bruit” et à “défendre ostensiblement leur idéologie de gauche”, a déclaré la section locale du parti conservateur. D’ailleurs, il serait “extrêmement coûteux” de renommer ces rues et cela ne pourrait qu’“incommoder de façon inconsidérée” les riverains.
Jochen Bölsche
"Der Spiegel" (extraits), Hambourg
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