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Mobilier importé: LA DISPARITION PROGRAMMEE DES MENUISIERS LOCAUX ? (L'Essor 05/11/2009)
Les beaux meubles amenés de l’étranger accaparent peu à peu le marché face à des artisans qui ont bien de la peine à résister
Depuis quelques années, les meubles importés font le forcing pour s’imposer dans le secteur du mobilier de maison
et de bureaux dans notre pays. Le constat s’établit de lui-même. Dans les bureaux, maisons, hôtels, restaurants, salons de coiffure etc., le « made in Mali » se fait rare. Et une petite promenade à travers le grand marché et dans les magasins implantés le long des avenues démontre à suffisance ce basculement.
Aujourd'hui, les meubles en provenance de Chine, de Dubaï, d’Inde, du Pakistan, de Corée, de Singapour, du Vietnam, de Malaisie, des Philippines, de Bahreïn, d'Indonésie ou de Thaïlande etc., ont investi le marché du mobilier à la grande satisfaction de leurs importateurs. Outre leur finition soignée, ces meubles se distinguent surtout par leur design moderne et en constance innovation. Ces deux éléments constituent leurs grands atouts sur des meubles locaux qui laissent beaucoup à désirer dans ces domaines.
Les prix diffèrent en fonction du pays de provenance, du standing du magasin et de la taille du meuble. La frange "huppée" de la population ne lésine pas sur les moyens pour embellir ses demeures. Ces goûts nouveaux et ces nouvelles habitudes de consommation ont cassé les reins aux menuisiers locaux.
UN CRENEAU TRÈS PORTEUR. Aujourd'hui, les magasins de meubles importés, poussent comme des champignons à travers Bamako. Ces meubles brillent de mille feux et aimantent le regard par leur style, leurs couleurs et les matériaux utilisés. La gamme proposée est très large incluant de profonds fauteuils de salon, de très classes mobiliers de bureau, des tables à manger bourgeoises, des bibliothèques, armoires, buffets recouverts d’une superbe patine.
Le pli étant pris chez les acheteurs, l’offre enfle sans discontinuer alimentée souvent par de jeunes importateurs et des commerçantes.
Oumar Bathily est un jeune négociant de meubles dont la boutique est logée dans l’immeuble "Sylla" sur la route de Korofina. "Mes meubles viennent de Chine et de Thaïlande. Mais beaucoup d’autres jeunes importateurs de mobiliers de maison importent de Malaisie, du Bangladesh et de Bahreïn. Les femmes préfèrent les Émirats arabes unis principalement Dubaï", explique le commerçant.
Cette abondance de biens ne le fait pas sourire. Bien au contraire. Il relève en effet une certaine déprime dans le secteur depuis bientôt deux ans par la faute de la pléthore de négociants qui s’est engouffrée dans le créneau. La concurrence se marche sur les pieds tandis que s’alourdissent les taxes et le transit. Il n'y a pas si longtemps, un salon complet en cuir coûtait entre 350 000 à 500 000 Fcfa. Mais les frais d'acheminement et de douane ont lourdement grevé les coûts. Malgré tout, les importateurs parviennent à tirer leur épingle du jeu, tempère notre interlocuteur.
Leur marge semble, en effet, confortable comme un tour dans certains magasins de la capitale le montre assez nettement. On y déambule entre des salons coûtant entre 1,4 et 2 millions de Fcfa, selon la qualité et le style. Le mobilier d’une chambre à coucher nécessite de débourser de 700.000 à 3 millions de Fcfa. "Je vends le mobilier d’une chambre à coucher complète, c’est-à-dire une armoire de 6 battants, un lit-double, une coiffeuse, à 2.500.000 Fcfa. Certains clients m’ont proposé 1,5 million mais il me faut au moins 2 millions. Le marché est très lent, je passe parfois une semaine sans vendre un seul meuble", indique Adama Sylla, le gérant d’un magasin de meuble à Faladié.
Mme Cissé Bintou
Fofana dit "Soudan" importe du mobilier, mais sur commande. "Une fois à Dubaï, nous privilégions les modèles commandés. Les meubles ne sont des bonbons qu’on écoule facilement sur le marché. Pour percer dans ce secteur, il faut avoir une notoriété certaine et un carnet d’adresse bien fourni", conseille cette habituée de l’axe Bamako-Dubaï.
LA QUALITE REMISE EN CAUSE. Les meubles venus d’ailleurs sont donc très prisés mais sont-ils, pour autant, exempts de reproche ? Non, réagissent vivement des fabricants locaux qui assurent que les meubles « made in Mali » résistent mieux à l'humidité et à la saison des pluies. La plupart des produits importés se déforment sous l’effet de l'humidité, croient-ils savoir. "Ce sont des bijoux d'une brillance éblouissante mais fait de carton de cire et de copeaux", juge même Cheick Oumar Diarra, un fabricant local. Jalousie de concurrents impuissants ?
Alimata Traoré, une fonctionnaire, tente d’analyser le comportement d’un acheteur lamda : "Il y a des clients qui préfèrent les meubles importés, d’autres les locaux. Chacun a ses préférences, en fonction de sa bourse. Mais, il faut reconnaître que les meubles fabriqués localement, en plus d’êtres moins chers, sont aussi très résistants même si souvent la finition du travail laisse à désirer".
Salia Sangaré est à la fois importateur de mobilier de maison et propriétaire d’un atelier de fabrication de meubles locaux. Ses deux casquettes incitent à écouter avec attention son point de vue : la différence entre les meubles importés et locaux réside dans l’aspect extérieur des seconds qui sont très raffinés et élégants. "Ce qui est sûr cependant, c’est que les prix d’origine sont vraiment faibles. D’abord ces meubles sont fabriqués dans des pays où la matière première et la main-d’œuvre sont bon marché, où les matières premières existent et en abondance. En plus, ces pays possèdent une industrie textile très performante capable de fabriquer les meilleurs tissus d’ameublement", analyse-t-il.
Les meubles fabriqués en Asie ou en Europe sont loin d’être de la pacotille ou des « détritus » déversés dans nos pays. "Contrairement à nous, les Européens et les Asiatiques n’aiment pas les meubles lourds, difficiles à transporter. Ils préfèrent des meubles démontables. Ils assurent eux-mêmes le montage de leurs meubles et la décoration de leurs maisons. En outre, ils ont des produits d’entretien de meubles de meilleure qualité. Là-bas, il y a moins de poussière et de chaleur et leurs meubles sont fabriqués en fonction de leurs exigences", précise le connaisseur.
Les autres fabricants locaux ne s’embarrassent pas de toutes ces subtilités. Leur analyse de la situation est lapidaire et mêle mauvaise fois et légitime défense. De leur point de vue le marché est envahi et leur profession menacée. Ils indexent la qualité des matériaux utilisés dans la confection de ces meubles importés et alignent les jugements sans appel comme "meubles-poubelles des Européens », « pacotille asiatique » ou « carton arabe ».
Dramane Samaké, ébéniste persiste et signe : « Les meubles importés inondent notre marché. Mais, ils ont une qualité qui reste en deçà de leur beauté et de leur design ». Pour nous convaincre, il explique : "Ces meubles sont confectionnés à base de matière constituée généralement de bois blanc ou de cire de bois et souvent même de carton. Le fabriquant y ajoute beaucoup de couches de vernis pour les rendre éclatant au soleil".
Chez l’ébéniste Karim Doumbia, l’anxiété l’emporte sur l’invective. « Nous sommes inquiets pour notre métier. Car aujourd'hui, les meubles importés sont plus sollicités que les produits locaux. En vérité, nous ne pouvons pas concurrencer ce mobilier par ce qu’il est fabriqué dans de véritables industries où tout est informatisé. Ces meubles ont des dimensions techniques extrêmement fines et des designs superbement élégants. Pourtant, les meubles que nous fabriquons ici sont robustes et adapté à notre climat » assure cet ébéniste.
Le secteur de la menuiserie dans notre pays a besoin, estime-t-il, d'un coup de pouce pour créer une industrie digne de ce nom.
Ce que perçoit bien notre interlocuteur, c’est le caractère impitoyable de la mondialisation des échanges qui met en danger une frange importante de notre artisanat : les menuisiers dans le cas qui nous intéresse, mais bien avant eux, les tailleurs et beaucoup d’autres petits métiers.
Doussou Djiré
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