Les femmes ne veulent pas de hautes responsabilités conçues, jusqu’à présent, par et pour les hommes.
Par nature, écrivait Aristote, le pouvoir est le domaine exclusif des hommes, les seuls doués pour l’exercer. Les siècles ont passé, mais le pouvoir reste fondamentalement une affaire d’hommes. Je sais, on a l’impression qu’il y a beaucoup de femmes qui commandent à travers le monde. C’est ce que veulent nous faire croire ceux qui, au nom d’une défense mal dissimulée de la vieille société patriarcale, soutiennent que le genre féminin a déjà tout obtenu en matière d’égalité. Mais regardons les chiffres. Aujourd’hui, on dénombre neuf femmes chefs d’Etat : les reines d’Angleterre, des Pays-Bas et du Danemark, ainsi que les présidentes de la Finlande, de l’Irlande, de la Lettonie, du Chili, du Liberia et des Philippines. Par ailleurs, six autres femmes sont Premières ministres dans leurs pays respectifs : l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, le Mozambique, le Bangladesh, la Jamaïque et la Corée du Sud. Au total, donc, sur les 198 pays que compte la planète, 15 femmes occupent les plus hauts échelons du pouvoir politique. Soit environ 7 % des plus hauts dirigeants. Une vétille.
Evidemment, nous avons beaucoup progressé depuis que quelques dames cultivées, qui n’en pouvaient plus d’être considérées comme la propriété juridique des hommes et comme d’éternelles mineures, ont commencé à revendiquer leurs droits civiques, à la fin du XVIIIe siècle. Nous avons beaucoup progressé depuis que, en 1791, en pleine Révolution française, l’écrivaine Olympe de Gouges rédigeait sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : “La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune.” Mais il reste aussi beaucoup à faire. Et, de toute évidence, les hommes sont profondément hostiles à l’idée de partager le pouvoir avec nous. Sur une bonne partie de la planète, les femmes restent des êtres de second rang, privées de beaucoup des droits dont jouissent les hommes et entièrement soumises à la domination masculine. Même dans les sociétés occidentales, la résistance est une réalité que chacune d’entre nous vit au quotidien.
Mais il y a aussi ceux qui assurent que, si nous ne sommes pas plus représentées au pouvoir, c’est parce que nous ne le voulons pas. Cette affirmation est trop générale, mais elle a son importance et mérite qu’on s’y arrête. Personnellement, je connais des femmes très intelligentes et très diplômées qui ont refusé des postes à responsabilités. Elles les ont refusés parce qu’elles savaient ce que cela signifiait : devoir justifier l’injustifiable, mener des batailles absurdes, prendre des décisions injustes au nom des intérêts supposés de l’entreprise ou de l’institution ; devoir subir – et infliger – toutes sortes de crocs-en-jambe, si ce n’est des coups de poing en plein visage ; travailler douze heures par jour, sept jours sur sept, et devoir ainsi renoncer à une vie privée digne de ce nom, ou tirer un trait sur d’autres activités souvent enrichissantes. Mais je connais aussi beaucoup de femmes qui auraient voulu accepter et qui ne l’ont pas fait parce que le sens des responsabilités familiales, la crainte de ne pas pouvoir s’occuper de leurs enfants ou celle de sacrifier leur couple ont été les plus forts… Ce sont presque toujours des femmes dont les compagnons ont décidé de ne pas partager avec elles l’espace du quotidien. Elles sont nombreuses dans ce cas, trop nombreuses.
Nous sommes là au cœur du problème. Ce n’est pas que nous, les femmes, ne voulions pas exercer le pouvoir, c’est que beaucoup d’entre nous ne voulons pas l’exercer tel qu’il a été conçu jusqu’à présent, par et pour les hommes. C’est-à-dire pour un cerveau et un comportement masculins. On a l’impression que, jusqu’à présent, une bonne partie des femmes qui ont exercé le pouvoir l’ont fait avec “des cœurs d’homme”, comme le disait au XVe siècle l’écrivain Juan de Lucena à propos d’Isabelle la Catholique. Il pouvait difficilement en être autrement, car nous n’avons pas suffisamment d’exemples sur lesquels fonder la notion d’un pouvoir féminin. Et, par ailleurs, celles qui se sont comportées en vraies femmes dans les cercles du pouvoir ne se sont attirées que de l’incompréhension, voire, dans certains cas, un mépris total.
Mais certaines sociétés, heureusement pour nous, se sont féminisées au fil des siècles. Notre monde occidental a peu à peu accepté des valeurs qui procèdent davantage de l’esprit féminin que de la mentalité masculine : la nécessité du dialogue, l’empathie ou la protection des plus faibles sont des attitudes que de plus en plus de citoyens responsables attendent de ceux qui exercent le pouvoir en leur nom.
Il est temps de féminiser définitivement le pouvoir. De le doter de femmes qui se comportent réellement en femmes, en grandes femmes, et imposent leurs objectifs et leurs manières féminines, fièrement féminines. C’est un changement qui ne pourra qu’aboutir à un monde plus riche, plus divers, plus solidaire, plus humain. Meilleur, en somme.
* Journaliste et romancière espagnole à succès. Son dernier livre, Las olvidadas, una historia de mujeres creadoras, est un essai consacré aux femmes créatrices.
Angeles Caso*
La Vanguardia