’’Noirs dans les camps nazis’’ (Le Serpent à Plumes, mars 2005), livre du Franco-ivoirien Serge Bilé, journaliste à Radio France Outre-mer (RFO), est un manifeste contre l’oubli de ces hommes et femmes noirs dont on ne trouve trace dans aucun livre d’histoire.
Bilé conte dans son ouvrage, à l’aide de témoignages poignants de survivants, des histoires de personnes qui ont vécu dans leur chair, tout autant que les juifs, les affres du racisme et, à partir de 1933, de la barbarie nazie.
Bien avant l’avènement d’Adolf Hitler, il y eut ’’l’effroyable histoire’’ de la Namibie jusqu’ici éclipsée par celle de son puissant voisin, l’Afrique du Sud. Dans ce pays, relève le journaliste, s’est produit en 1904, à l’encontre des Herero, un véritable génocide dont personne ne s’est réellement soucié à l’époque.
’’Le bilan est effrayant : soixante mille morts, soit plus de 80% de la population herero éliminés en quelques mois. Un véritable génocide’’, écrit Serge Bilé.
Il ressort ’’un paradoxe allemand : alors que l’esclavage bat son plein, un philosophe ghanéen, Anton Wilhelm Amo, est invité en 1736 à enseigner dans les universités de Halle, Wittenberg et Jena. Il sera même, un temps, conseiller à la cour de Berlin, et publiera des ouvrages de philosophie en latin avant de rentrer chez lui en Afrique’’.
Les lois de Nuremberg visaient aussi bien les Juifs que les Noirs
’’Mais un siècle plus tard, un de ses confrères allemands, le philosophe Carl Gustav Carus, publie à son tour une apologie du racisme qui fera sensation. Un livre où il compare la race blanche à la lumière du ’’jour’’ et au ’’cerveau’’ alors que la race noire est associée à la ’’nuit’’ aux et ’’parties génitales’’.
Pour l’Allemagne, rappelle Bilé, l’aventure coloniale commence sous l’impulsion de Otto Von Bismarck. Le Reich annexe non seulement la Namibie, mais aussi le Cameroun, le Togo ainsi que le Tanganyika, vaste territoire regroupant à la fois l’actuelle Tanzanie, le Rwanda et le Burundi. ’’Dans chacune de ces colonies, les Allemands instituent un système de développement séparé, utilisant à leur gré la force de travail des autochtones tout en prohibant le mélange entre Blancs et Noirs. C’est le début de...l’apartheid’’.
Deux ans après l’arrivée d’Adolf Hitler et le début de la mise en place des camps de concentration, il y a la promulgation en septembre 1935 des fameuses lois de Nuremberg. ’’Des lois qui, contrairement à une idée répandue, ne visaient pas que les juifs mais concernaient aussi les Noirs’’, insiste le journaliste.
Dans son livre, Serge Bilé ne se contente pas de généralités. Il choisit des morceaux de vie, s’intéresse à des cas particuliers. Ainsi parle-t-il de Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal, arrêté en 1942 et relâché ensuite pour raison de santé. Il y a aussi le Tanzanien Mohamed Bayume Husen, capturé et envoyé dans un camp de prisonniers en Egypte et qui meurt comme son père en captivité.
Comme Husen, d’autres Noirs ont été jetés dans les camps de concentration avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils s’appellent, entre autres, Lucie Muth, Théodor Michael, Edouard Ouédraogo, Raphaël Elizé, John William, Dominique Mendy, Isidore Alpha.
Combien de soldats noirs ont été ainsi humiliés dans les camps de prisonniers ? Combien maltraités ? Combien sont morts ? se demande Serge Bilé avant de donner une réponse : ‘’on ne le saura jamais vraiment car il n’existe pas de comptabilité précise’’.
Leur sort, en fait, n’intéressait pas grand-monde, poursuit-il, à commencer par la France qu’ils étaient pourtant venus défendre avec leur grand cœur de colonisés mais qui, sitôt libérée, les oubliera très vite voire les rejettera sans ménagement. C’était le cas à Thiaroye où, le 1-er décembre 1944, des démobilisés sont massacrés pour avoir réclamé leur solde.
Mais, comme pour les soldats coloniaux, les GI noirs ont fait eux aussi l’objet d’exécutions sommaires du fait de la couleur de leur peau. Ils ont subi les ’’pires humiliations parce qu’ils étaient noirs dans cet enfer sans nom’’... ’’Les grandes puissances ne parvenant pas à établir un bilan définitif de ce drame pour leurs « citoyens » de souche, comment en serait-il différemment pour les Noirs ?’’, note encore Serge Bilé qui permet au lecteur de ’’voyager’’, pour rencontrer l’horreur et l’humiliation dans les sinistres camps de Sachsenhausen, Kreuzburg, Buchenwald, Neuengamme, Dachau, Mauthausen, Auschwitz, etc.
Ce livre vient prouver au moins une chose : on ne connaissait pas tout de la Seconde Guerre mondiale (1939-45). Il lève le voile sur un aspect méconnu d’un drame que de nombreux Noirs — Africains, Antillais, Américains — ont aussi vécu, à savoir la déportation dans les camps de concentration et d’extermination de l’Allemagne hitlérienne.
(APS)