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La victoire annoncée du président Biya (Le Figaro 11/10/2004)
Micheline ouvre des yeux ronds et éclate de rire. «Vo ter !». L'idée même provoque l'hilarité chez cette «maman» du marché de Mvogmbi, dans le centre de Yaoundé. «Pour quoi faire ?», s'interroge-t-elle en redressant le tas de tongues made in China qu'elle vend pour grappiller quelques sous.
Aujourd'hui, près de 16 millions de Camerounais sont appelés aux urnes pour la troisième élection présidentielle pluraliste de l'histoire du pays. Pourtant, malgré l'enjeu, le scrutin ne déclenche qu'un désintérêt poli. Nul ne doute que Paul Biya, 71 ans, au pouvoir depuis 1982, ne se succède à lui-même. Une victoire presque assurée que le président doit avant tout à l'extrême désorganisation de l'opposition. Comme en 1997, l'élection présidentielle camerounaise apparaît comme un résumé des problèmes qui minent les démocraties africaines : des systèmes opaques, des présidents cramponnés au pouvoir et des oppositions déchirées.
Jusqu'au début de septembre, l'hypothèse d'un candidat unique issu de la Coalition de l'opposition pour la réconciliation et la reconstruction (CRRN) a été entretenue. Mais la décision d'investir Adamou Ndam Njoya président de l'Union démocratique camerounaise (UDC) à peine connue, son «partenaire» John Fru Ndi, du Front social-démocrate (SDF), claquait la porte et annonçait son intention de partir seul à la bataille. Depuis, les deux hommes se rejettent la responsabilité de la désunion qui, dans une élection à un seul tour déjà très défavorable aux challengers, ruine presque à coup sûr les chances d'alternance. «Les ambitions personnelles sont telles que le scénario était écrit d'avance, assure, un rien déçu, Mamassé Aboya Endong, politologue à l'université de Douala.
Le très autoritaire John Fru Ndi préfère éviter la polémique et dénoncer «une fraude gigantesque».
Malgré les efforts du pouvoir, l'élection ne semble, il est vrai, pas offrir toutes les garanties. Les observateurs occidentaux s'étonnent du contenu des listes électorales, qui ne comptent que 4,3 millions d'électeurs sur les 7 ou 8 millions de votants théoriques. «On ne peut exclure que le pouvoir ait écarté sciemment certains votants», souligne un électeur. Des accusations dont Paul Biya, appuyé par l'énorme machine du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), semble se moquer.
Le bilan du président n'est pourtant pas flatteur. Les réformes annoncées par la Constitution de 1996, dont la mise en place du Sénat, de la Cour constitutionnelle et surtout de lois de décentralisation attendues par la minorité anglophone (environ 20% des Camerounais), restent de simples projets. Le pays, qui selon l'ONG Transparency International est l'un des plus corrompus de la planète, s'enfonce dans la pauvreté. En juillet dernier, le FMI a fermé au Cameroun la porte du programme pour les Pays pauvres très endettés (PPTE), dénonçant «une grave dérive budgétaire», qui porterait sur plus de 150 milliards de Francs CFA (230 millions d'euros) de dépenses non justifiées, soit 10% du budget.
Yaoundé devra pourtant se résoudre à expliquer ses comptes avant le 20 décembre sous peine de voir annuler les remises de dettes consenties.
Confronté à cette menace, le pouvoir s'enferme dans des réflexes claniques autour des Bétis, l'ethnie du président. Ce dernier limite ses apparitions, disparaissant parfois des semaines entières, nourrissant les rumeurs d'envoûtement et de maladie.
Dans ce contexte, les Camerounais se détournent de plus en plus des intrigues du palais d'Etoudi et se concentrent sur la survie : échapper au «délestage» (les trop courantes coupures d'électricité) et à la voracité des fonctionnaires, comme les «mange-mille», ces policiers qui exigent 1 000 francs CFA (1,5 euro) de droit de passage.
Pour Mamassé Aboya Endong, ce désenchantement de fin de règne est porteur de graves menaces. Il redoute que Paul Biya n'en profite pour transmettre le pouvoir à l'un des siens. «Il pourrait alors y avoir des réactions violentes de certaines minorités», prévient-il. Dessinant à mots couverts un avenir à l'ivoirienne pour le Cameroun.
Yaoundé : de notre envoyé spécial Tanguy Berthemet
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