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La machine à élire Biya est en route (Liberation 11/10/2004)
L'élection ne déchaîne pas les passions. A Yaoundé, la capitale du Cameroun, une cohorte de taxis jaunes brinquebalants signale à grands coups de klaxons la campagne d'un opposant. Par voie d'affiches et de banderoles, l'image du candidat-président et son slogan «le Cameroun des grandes ambitions» sont omniprésents. Mais le face-à-face inégal qui a lieu aujourd'hui laisse beaucoup de Camerounais indifférents : «Il n'y a pas match.» Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya se présente pour la troisième fois. Dans son entourage, certains essaient sans convaincre d'afficher un peu d'inquiétude, avant de dérouler une litanie d'arguments pour expliquer la victoire annoncée : le Président jouit d'un large soutien dans le pays, l'opposition quant à elle est cantonnée à l'ouest, et incapable de s'unir.
Eparpillement. Deux semaines avant le scrutin, la tentative de front commun des deux principaux opposants a volé en éclats. Viennent s'ajouter une douzaine de petits candidats qui contribuent à brouiller encore plus les cartes. Dans une élection à un seul tour, cet éparpillement paraît rédhibitoire. Mais les candidats se gardent de mettre une éventuelle défaite sur le compte de leur division. Selon Adamou Ndam Joya, président de l'Union démocratique camerounaise (UDC), «si Paul Biya réussit à gagner, c'est parce qu'il aura mis en place une machine de fraude». Une accusation que les autorités contestent en soulignant la présence de l'Observatoire national des élections (Onel), et le fait qu'un citoyen inscrit sur les listes doit voter avec sa carte d'identité.
Au QG de John Fru Ndi, leader du Social Democratic Front (SDF) et opposant historique à Paul Biya, on exhibe des piles de faux bulletins qui auraient été distribués aux militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) et on critique l'absence d'informatisation des listes électorales. Malgré tout, Fru Ndi dit croire à la victoire et lance un avertissement : «Si Paul Biya se présente à nouveau comme le vainqueur, il devra assumer les conséquences. Le peuple camerounais ne l'acceptera pas.»
Face à eux, Paul Biya a beau jeu de se présenter comme le rassembleur, garant de la stabilité du pays. Dans son premier et tardif discours de campagne à Monatélé, au sud du pays, le 5 octobre, il s'est posé en alternative au chaos. Entre ses deux turbulents voisins nigérian et centrafricain, le Cameroun jouit d'une certaine stabilité. En 2000, les revendications sécessionnistes des anglophones n'ont pas suffi à ébranler le pays. Et les rumeurs sur le décès de Biya il y a quelques mois ont servi de piqûre de rappel : pendant trois jours, les Camerounais ont vécu dans la peur, certains ont même fait des stocks en prévision d'éventuels troubles.
Cette image de stabilité vient tempérer un bilan économique très mitigé. Avec un taux de croissance qui avoisine 4 % depuis trois ans, et une inflation contenue en deçà des 2 %, le Cameroun reste la locomotive de la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale (Cemac). Après des années de brouille avec les bailleurs de fonds multilatéraux, le pays avait été déclaré éligible en 2000, à l'initiative pour les Pays pauvres très endettés (PPTE), ce qui devait permettre une réduction substantielle de la dette de 1 400 milliards de francs CFA (2,1 milliards d'euros). Las, en 2003, le Cameroun n'a pas rempli les conditions, faute d'avoir dégagé les ressources propres nécessaires, «campagne présidentielle imminente oblige», ajoutent certains. «Ce retard va compromettre gravement les perspectives de développement», estime un observateur international. La grande euphorie née de la construction du pipeline Tchad-Cameroun s'est dissipée. Le revenu de cet oléoduc qui déverse 120 000 barils par jour ne représente qu'une très faible part des revenus de l'Etat, et le développement du port de Kribi, à l'arrivée du «tuyau», est resté lettre morte.
Démobilisation. L'appauvrissement des classes moyennes explique en grande partie leur démobilisation, à la veille du scrutin ; on s'attend à un fort taux d'abstention. «Je gagne moins qu'au début de ma carrière, et j'ai maintenant cinq enfants», précise un chercheur. Seule avancée, une plus grande liberté de ton que par le passé, la presse privée ne se gêne d'ailleurs pas pour dénoncer le «presidential circus», selon une expression du quotidien Mutations. Mais sur fond de corruption endémique, rien ne semble pouvoir arrêter la machine à élire Paul Biya. Sollicités, les artistes et les sportifs se sont ralliés à lui. «On est mal payé, mais on le fait, sinon adieu les contrats», explique un comédien. Dans les années 90, l'intelligentsia avait cher payé son engagement dans l'opposition : les professeurs contestataires avaient été mutés dans des universités éloignées. «Moi, je ne vote pas, je n'ai pas envie de participer au sketch», conclut, fataliste, un responsable d'ONG.
Par Virginie GOMEZ
Yaoundé envoyée spéciale
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