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France-Cameroun : une si lourde dette (Le Messager 28/05/2008)

Dans l’euphorie des revendications indépendantistes, de milliers de Camerounais ont été tués par les forces colonialistes à travers le pays entre le 22 et le 30 mai 1955.

Mai 1955. Il y a 53 ans, des forces armées aux ordres du Haut-commissaire français, Roland Pré, mettaient des villes, villages et régions du Cameroun à feu et à sang. De milliers de Camerounais, pour la plupart des militants de l’Union des populations du Cameroun (Upc), tombèrent sous de balles réelles et jetés dans une dizaine de charniers à travers le pays. Douala, Yaoundé, Mbanga, Loum, Mombo, Ekite, Môm, Dibang, Song Simut, Songmbenge, etc. ont été le théâtre de vives tensions, répressions, brimades, tortures, attentats, incendies, arrestations et emprisonnements. Selon des témoignages concordants, ces massacres sur les nationalistes auraient été guidés par la seule volonté de l’administration française de museler l’Upc née de la volonté de constituer un vaste front nationaliste au Cameroun qui revendiquerait l’application des Accords de tutelle.

Sabotage électoral
En effet, ces Accords de tutelle signés de plein gré par la France en 1946 conféraient l’autonomie au peule camerounais à s’auto administrer 10 ans après leur signature. L’Upc qui veillait aux grains, y fonda son 2e programme politique remis le 27 avril 1954 au Haut-commissaire français André Soucadeaux. L’Upc revendiquait l’organisation d’un référendum populaire au sujet de la réunification, la création des organes législatifs d’envergure régionale et nationale, ainsi que la création d’un exécutif national à majorité camerounaise. La France qui ne voulait jamais se séparer du Cameroun qui était une mine d’or, n’a plus respecté sa parole. Mais elle a plutôt politisé des institutions administratives devenues presque une tribune officielle pour vendre les idées. L’Upc qui en était exclue par un sabotage électoral, axe son action sur l’agitation à travers le pays et au-delà qu’il transforme en tribune pour son combat. Des pétitions pleuvent aux Nations Unies sur tous les problèmes du Cameroun, notamment les abus et méfaits des colons français. Les nationalistes camerounais traînent l’image de « fauteurs de troubles », prêts à exploiter chaque fait à des fins politiques.

Responsabilités historiques
Malgré des courants d’air contraires, l’Upc tient le bon bout et a le vent en poupe. Dès 1954, à 2 ans, de la « fin de la tutelle », elle intensifie son organisation sociale dans la perspective d’un référendum qu’organiseraient les Nations Unies sur la question de l’indépendance ou de l’autonomie selon les Accords de 1946. Le gouvernement français se rend à l’évidence qu’il a échoué dans sa politique de phagocyter l’Upc depuis 6 ans. La décision de remplacer André Soucadeaux au Cameroun depuis 1949 est prise. Le 29 décembre 1954, Roland Pré arrive, alors que Ruben Um Nyobe (secrétaire général de l’Upc) est absent du pays. Il aurait été proposé et soutenu par Dr Louis Paul Aujoulat, ministre du Travail et des affaires sociales, malgré la contestation des délégués camerounais de toutes les assemblées à Paris et même de la communauté blanche au Cameroun. Ils le connaissent ainsi que ses méthodes. Roland Pré est réputé intraitable dans la répression des mouvements anticoloniaux. C’est un défenseur de la politique rude contre les nationalistes africains, disait-on. Il aurait fait ses preuves au Gabon, en Haute-Volta et surtout en Guinée Conakry.
Les cinq premiers mois de Roland Pré au Cameroun ont été marqués par un grave malaise socio-économique. Le nouvel Haut-commissaire français se montre alors habile administrateur de la politique de la carotte et du bâton. Il lance une série de réformes qui ramassent la plupart des revendications de l’Upc. Il multiplie des communes rurales (de 17 à 70) présidées par des locaux, créé des conseils de villages dirigés par des chefs traditionnels, instaure des communes mixtes urbaines présidées par des maires élus, créé des conseils de gouvernement, annonce des réformes dans la fonction publique, etc. Roland Pré entend ainsi couper l’herbe sous les pieds de l’Upc. Il embrasse les populations pour mieux étouffer le parti nationaliste. Il ramène tous les dirigeants de l’Upc émargeant à la fonction publique à Douala et ses environs pour mieux les surveiller et les traquer. « Quand Um Nyobe rentra à Douala le 5 mars 1955, après une séance aux Nations Unies, il fut immédiatement sommé de répondre à des accusations portées contre lui par un administrateur français nommé de Gélis, mais qui avaient été « mises en veilleuse » par Soucadeaux.»(Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun, Karthala, Paris, 1986).

Eglise Catholique
Un piège était ainsi tendu aux dirigeants nationalistes. Entre mars et mai 1955, l’administration multiplie des actes de provocation et organise des descentes musclées de la police dans les quartiers de Douala, devenue un bouillon de la contestation. Face à la montée de la contestation, l’Eglise catholique entre dans la danse. « Le dimanche de Pâques en 1955, une longue lettre rédigée par les cinq évêques européens du Cameroun fut lue dans toutes les églises du territoire » (dixit) pour encourager ses fidèles à se séparer complètement de l’Upc. Mais plus la campagne contre l’Upc s’accentuait, plus l’agitation anticoloniale s’intensifiait. Résultats des courses : les réunions de l’Upc sont perturbées sur l’ensemble du territoire ; ses bureaux perquisitionnés ; ses dirigeants, militants et sympathisants traqués. Bref, les incidents entre les forces armées et l’Upc se multiplient. La guerre froide qui s’était installée dans le Moungo, la Sanaga-Maritime, le Nyong-et-Sanaga, le Sud-Ouest, le Sud, le Centre, l’Ouest, etc. débouche finalement sur une série d’émeutes entre le 22 et le 30 mai 1955.
Le 25 mai 2008, l’Union des populations du Cameroun (Upc) dite « des fidèles » a honoré la mémoire des martyrs de mai 1955 à son siège à Douala Bali (Montagne Manga Bell).


Quelques dates en 1955
- Avril: Un groupe (Rassemblement du peuple camerounais) anti-Upc par 3 fois empêchent les dirigeants Upc (Um Nyobe et Abel Kingue) de tenir des réunions à Bafoussam.
- 22 avril: Upc publie Proclamation commune exigeant la fin de la tutelle du Cameroun, l’établissement d’une Assemblée nationale constituante avant le 1er/12/1955, la mise en place immédiate d’une commission exécutive devant tenir lieu de gouvernement provisoire et nomination d’une commission des Nations unies pour garantir le fonctionnement des institutions.
- 15 mai : Réunion de l’Upc dispersée à Mbanga par la police/militaire faisant de nombreux blessés dans les deux camps.
- 22 mai : Une autre réunion à Mbanga se solde par la mort d’un policier. “Victoire Upc” fêtée partout.
- 23 mai: Deux Upécistes tués à Nkongsamba, de nombreux blessés dans les rangs de Upc et de la police.
- 25 mai: nombreux blessés à Nkongsamba.
- 25 mai: Prisons et bureaux administratifs à Loum pris d’assaut par manifestants repoussés par grenades et armes à feu avec bilan 6 tués et 5 blessés côté manifestants.
- 25 mai: Route coupée entre Douala et Nkongsamba
- 29 mai: Réunion à Mombo (Moungo) dispersée par police suivie de nombreuses arrestations.
- 22 mai: Réunion du Front national (anti-Upc créée à Douala) interrompue par les militants Upc arrêtés par la police.
-23-24 mai : Patrouilles de l’Upc à New-Bell pour protéger leur siège s’opposent à la police soldées par de multiples incidents.
- 25 mai : Roland Pré demande des renforts aux territoires voisins l’Afrique équatoriale française (Aef).
- 25 mai : Prison et locaux administratifs de New-Bell attaqués par 1.500 personnes sur les 3 000 manifestants, voitures incendiées, barricades dressées, 2 morts chez les Blancs et de nombreux blessés, 7 morts et de nombreux blessés parmi les manifestants, et l’administration décrète le couvre-feu.
- 26 mai à l’aube : Siège de l’Upc à New-Bell perquisitionné, une vingtaine de militants arrêtés.
- 27 mai dans la nuit : Incendie au siège de l’Upc à New-Bell et immeubles voisins.
- 22 mai: Discours de Félix Roland Moumié à Yaoundé devant plus de 1 500 personnes, commissariat de police envahi et certains prisonniers libérées, avec 1 mort.
- 27 mai : Route Douala-Yaoundé bloquée, marche à Yaoundé, police ouvre le feu bilan: 3 morts et plusieurs blessés.
- 26-29 mai : Destruction siège de l’Upc à Bafoussam et Bafang.
- 22 mai : Drapeau national adopté à Yaoundé : crabe noir sur fond rouge




Par Noé Ndjebet Massoussi
Le 28-05-2008

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