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Biya, opération Epervier, exil, etc.: les révélations de Woungly Massaga
(Le Messager 06/11/2009)


Commandant Kissamba bonjour. On est un peu surpris de vous voir à Paris, puisque vous êtes interdit du territoire français depuis 1961. Est-ce à dire que l’interdiction a été levée?

Formellement, l’arrêté d’expulsion n’a pas été levé. Il avait été pris par le chef de gouvernement de l’époque, M. Debré. Mais, j’ai interpellé le président actuel, Nicolas Sarkozy qui, après avoir pris connaissance de mon courrier a demandé au ministre de l’Immigration d’alors, Brice Hortefeux, d’examiner le dossier et d’y donner une suite. Entre temps, M. Hortefeux a été remplacé par Eric Besson. J’attends donc une réponse de ce dernier sur les instructions du président de la République. En attendant, mon état de santé a nécessité que je vienne me faire soigner en France. Voilà comment je me retrouve à Paris aujourd’hui. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à réfléchir sur les dossiers de fond du continent africain et plus spécifiquement du Cameroun.

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Dois-je alors comprendre que c’est essentiellement pour des raisons de santé que vous êtes en France?

Oui. Je pense même que si l’interdiction est formellement levée aujourd’hui, d’après les services français de santé, il me faudra revenir de temps en temps pour des contrôles. Cela dit, je n’ai pas spécialement envie de rester de manière permanente en France. Tout mon esprit, mon travail est focalisé sur le terrain de l’Afrique et du Cameroun, même en étant à l’étranger.

Vous aurez 74 ans bientôt. Et on vous sent toujours préoccupé par le Cameroun. Comment avez-vous vécu les évènements de février 2008? Où étiez-vous?

En février 2008 j’étais à Yaoundé. Quant les évènements ont éclaté, j’essayais d’envoyer un fax en France via Intelcam (Camtel Ndlr). Les jeunes dehors arrachaient les panneaux publicitaitres, renversaient les kiosques, criaient leur colère. Je me souviens notamment qu’en sortant d’Intelcam (Camtel Ndlr), les manifestants qui m’ont reconnu m’invitaient à les rejoindre. Mais mes problèmes de vue ne me le permettaient pas. J’avais un guide qui me tenait par la main. Croyez-moi, si je n’avais pas ces problèmes, je me serai retrouvé à leurs côtés. Ces évènements qui m’interpellaient personnellement avaient un certain nombre de leçons. Premièrement, ils apportaient une réponse claire et nette à la question de savoir si la passivité du peuple pouvait être considérée comme un facteur ou une donnée permanente de la situation de notre pays. Cette jeunesse a montré qu’elle n’avait pas encore perdu cette combativité. Deuxièmement, ce qui leur manquait, à ce moment précis, c’était l’organisation et l’encadrement. Contrairement à ce que le pouvoir en place a voulu faire croire, on a bien vu qu’il n’y avait personne derrière.

Sur un plan plus humain. Comment avez-vous vécu le fait de voir les forces de l’ordre tirer, parfois à bout portant, sur des jeunes qui manifestaient de manière pacifique à mains nues?

(Long silence). Vous savez, beaucoup de gens présentent M. Biya comme quelqu’un de profondément humain. Et c’est vrai qu’au départ, l’immense majorité des Camerounais ont eu de la sympathie pour lui. Même l’Upc lui avait donné le feu vert pour engager le Cameroun sur la voie de l’ouverture démocratique. Mais, force est de constater que 27 ans après, il n’a rien fait de bien pour les Camerounais. Il s’est, au contraire, avéré être un Ahidjo bis avec un style différent. Ce n’est donc pas surprenant, au bout du compte, qu’il agisse avec la même violence que son prédécesseur pour réprimer la moindre manifestation. Il n’a aucun état d’âme. Le véritable problème est de savoir pourquoi le peuple camerounais est resté si passif, pourquoi n’a-t-il pas pu témoigner de la solidarité avec les manifestants. Je me souviens qu’au moment des évènements de février 2008, je parcourais certains ministères pour des démarches administratives. J’entendais des fonctionnaires dire que c’était des délinquants qui marchaient dehors. Or quand Paul Biya a lâché un peu du lest en augmentant les salaires des fonctionnaires, tous ces messieurs et dames ont oublié qu’ils le devaient aux jeunes qui ont manifesté auparavant. Notre pays a ces comportements égoïstes dans toutes les couches, l’accomodation avec la politique du ventre à tous les niveaux. Il faudra bien se battre pour que ça change.

Vous dites que Ahidjo et Biya c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Pourtant, nombreux sont les observateurs qui soutiennent que le président Amadou Ahidjo avait une plus haute image du Cameroun, qu’il était en somme beaucoup plus patriotique?

Il y a le système, le caractère et la culture des hommes. L’expérience montre effectivement que, au niveau de la gestion des affaires de l’Etat, Ahidjo était beaucoup plus consciencieux. Peut-être aussi parce qu’il avait à faire à une continuité du combat patriotique plus consistante, avec des adversaires ou des opposants plus déterminés. Or Biya, en plus de son caractère laxiste, se retrouve aussi devant une opposition fragilisée, relativement fatiguée. Mais je ne pense pas sincèrement que l’un aimait davantage le Cameroun que l’autre. Ce sont des gens qui ont eu pour culture politique de coller au système néocolonial. Je répète, les caractères sont différents mais leur politique est exactement la même.

Que faudrait-il au Cameroun pour avoir une alternance politique au pouvoir en 2011? Comment redonner du tonus à l’opposition dont vous confessez vous-même qu’elle est fatiguée?

Je me suis posé la question de savoir pourquoi, alors que depuis 1991, je milite en faveur d’une candidature unique de l’opposition qui est la condition siné qua non pour renverser le régime en place, à chaque fois, les gens s’accrochent à défendre leur petit drapeau. Et inévitablement, on va vers l’échec. C’est vrai pour le Cameroun, mais également le Gabon et l’ensemble de la sous-région. Je crois qu’il y a une question de patriotisme camerounais et de panafricanisme. Nos opposants sont-ils de vrais patriotes? J’en doute. Chacun ne pense qu’à son intérêt personnel en se disant opposant au régime de M. Biya. Prenez le cas de l’actuel ministre de la Communication, M. Tchiroma, du temps où il était aux Transports, il m’avait dit dans son bureau: « Moi j’ai été éduqué dans la peur du Commandant Kissamba ». Vous me direz que même parmi les upécistes, j’ai souvent entendu ce langage. Un Bityéki, alors député de l’Upc Kodock, me lançait ouvertement : « Kissamba, tu es un peu un étranger dans le parti ». Comme quoi, la relation entre ces messieurs et le pouvoir est loin d’être claire. Voilà pourquoi il est indispensable de lever toutes ces ambiguités, d’opérer une vraie rupture avec le système, afin d’avancer. Cela passe obligatoirement par un débat de fond qui permettra de démasquer définitivement les imposteurs.

Pourquoi le Commandant Kissamba fait-il tant peur, y compris dans l’opposition camerounaise?

Peut-être parce que je dis un certain nombre de vérités qui dérangent. Biya connaît parfaitement mes positions depuis mon retour au Cameroun. Probablement aussi, parce que j’invite les gens à combattre pour renverser 27 ans d’immobilisme, alors que l’écrasante majorité d’entre eux ne veut qu’une chose: manger sans lutter. La facilité quoi…Ils oublient qu’on ne peut pas changer le régime en place sans prendre un minimun de risques. Surtout qu’on est face à un pouvoir qui est sans état d’âme.

Et une fois le régime du président Biya renversé?

Si le régime est renversé, il faut changer le système. Ce n’est donc pas une question de personne. A priori, tout ce qu’on peut demander aux gens comme engagement préalable, c’est d’être d’accord qu’on tiendra un dialogue national pour remettre en place une refondation démocratique du pays. Le problème n’est vraiment pas si compliqué. Je ne comprends pas pourquoi l’on est là à tourner en rond.

Vous avez essayé en août 2008 de créer un parti politique. Qu’est-ce que ça a donné, votre projet en la matière tient-il toujours la route?

(Eclats de rire). Mais M. Biya n’a pas voulu de la création de l’Alliance pour le Changement Démocratique en 2011 (Acd 2011). Je sais que même pour ce qui me reviens de droit traditionnellement, il n’accepte pas. Tout simplement parce qu’il connaît mes positions et ma détermination.

Est-ce Paul Biya qui délivre les autorisations de création des partis politiques, ce n’est plus le Minatd?

M. Biya règle jusqu’à la nomination des chefs de village. Tout passe par lui. C’est un système autocentré. Et quand le dossier me concerne, c’est encore pire. Je demande à tous les gens qui pensent comme moi, qu’on ne peut pas s’en sortir avec ce régime si on ne fait pas front, qu’ils soient pour une candidature unique de l’opposition à l’élection présidentielle de 2011. Un système a été fabriqué pour que dans toutes les dictatures néocoloniales, l’opposition aille aux élections en ordre dispersé, afin de faire perdurer le système.

Commandant Kissamba, êtes-vous tenté vous-même d’être candidat à l’élection présidentielle de 2011?

D’abord, quand on est pour une candidature unique de l’opposition, on ne présume pas qu’on sera nécessairement candidat. Mon but c’est que l’opposition soit unie derrière un seul candidat. Mais je ne dis pas que je suis inapte à être candidat à la candidature.

Quel regard portez-vous sur l’opération épervier qui prétend faire la chasse aux délinquants en col blanc au Cameroun?

Je ne présume ni de la culpabilité, ni de l’innocence des gens arrêtés et que l’on jette en prison sous prétexte de l’opération épervier. Je dis que M. Biya n’a pas le droit de les juger. Que Paul Biya apporte la preuve qu’il a lui-même les mains propres. Qu’il nous prouve que M. Amadou Ali a les mains propres. Les Camerounais et les observateurs les plus introduits et avertis savent que tout ce beau monde a les mains dans le cambouis de la corruption. C’est une question de justice élémentaire.

Depuis une trentaine d’années, quand on a lancé le Manidem, on a proposé la mise en place d’une Commission nationale des biens mal acquis(Conabima). M. Biya a beau tourner dans tous les sens, on est devant cette exigence. Tout ce qu’il fait sous couvert de l’opération épervier lui est dicté par la communauté internationale. Parmi ses victimes, il y en a qui doivent avoir l’illusion que Paul Biya fera preuve de clémence à un moment donné. C’est oublier que M. Biya est un fauve politique du néoconialisme. Il lui faut des boucs émissaires. Il ne va donc montrer aucune clémence.

Le président Paul Barthélémy Biya est tout de même un ancien séminariste…N’a-t-on pas droit d’espérer?

(Hochement de tête). Oui. On apprend beaucoup de choses au séminaire. Même les choses qu’on ne dit pas ailleurs. Le Dr. Louis Paul Aujoulat aussi était un homme d’église. C’est lui qui a enfoncé la tête du Cameroun dans ces difficultés-là, sous prétexte de gérer la décolonisation. C’était le mentor des Ahidjo et Biya. Vous voyez qu’il y a de tout chez les séminaristes. Pour revenir à l’opération épervier, je dis que les gens qui ont été arrêtés sont des comparses de M. Biya. Ils ont travaillé ensemble.

je n’ose penser un seul instant que ces gens se soient enrichis à tel point en laissant Paul Biya dans la pauvreté. Tout ça c’est du cinéma. Ce qui est sûr, c’est que tous ces gens ont intérêt au changement en 2011. C’est leur unique espoir. Quant à moi, je raisonne comme un scientifique. Un problème est difficile à résoudre quand on n’a pas trouvé la solution. A partir du moment où on sait comment faire pour la trouver, ça devient très simple. C’est pourquoi les gens ne doivent jamais désespérer.


Par jean.celestin.edjangue

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