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« Un bilan mitigé »Le deuxième vice président du Social Democratic Front tire son bilan de 27 années de Renouveau national. (La Nouvelle Expression 06/11/2009)
Le président Biya va fête ce matin les 27 ans de son accession au pouvoir. Quel est le bilan global que faites-vous de ces 27 ans ?
Ce bilan est mitigé. Déjà, il faut scinder ces 27 ans en deux périodes. La période héréditaire du parti unique et la deuxième période des 19 dernières années où le Sdf a obligé Paul Biya à accepter la démocratie. Ce qu’il n’a pas encore complètement accepté jusqu’aujourd’hui. Je pense que si on libère les Camerounais de cette pression, de ce totalitarisme, si on essaie de donner les outils d’expression aux Camerounais, je pense que le Camerounais se porterait beaucoup mieux qu’aujourd’hui. En 27 années, nous avons vu un régime qui sans cesse, cherche à s’affirmer. Deux années après sa prise de pouvoir déjà, ce régime a eu des difficultés avec les putchistes. Ces putchistes qui avaient un message qui, malheureusement, est encore aujourd’hui d’actualité. Le message du fait que nous avions un régime policier, fait de gens qui ne pensent qu’à eux et pas au pays. Malheureusement c’est encore le cas. Cela ne veut pas dire que je donne un crédit à la façon dont les putchistes voulaient prendre le pouvoir. Tout simplement, je le discrédite avec la France d’ailleurs.
On a l’impression que les gens auxquels vous faites allusion ne voulaient que se remplir les poches ?
Exactement. C’est encore le cas aujourd’hui. Tous tournent autour du président Paul Biya. On se demande ce qu’il a fait. Ce régime est toujours le même. Malheureusement pour les Camerounais. Ceux qui sont nés en 1982 ont 27 ans. Pendant tout ce temps, je ne sais pas ce qu’ils ont vu. Plus grave encore, ce sont ceux qui avaient 18 ans en 1982, et qui croyaient que, enfin, ils allaient avoir un pays, une patrie. Ils constatent qu’ils sont lésés, ils sont toujours des citoyens de seconde zone. Ces gens, aujourd’hui, ont un certain âge, un âge où ils devraient avoir une maison. Ils devaient pouvoir nourrir une famille, ils devaient pouvoir vivre de ce qu’ils ont étudié. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, au Cameroun. Tout ceci prouve que, pendant ces 27 années, le Cameroun existe toujours. Certains pays se sont désintégrés, d’autres ont connu des guerres civiles et fratricides. Heureusement, nous n’avons pas connu cela. Mais, je pense
que même cela, il ne faut pas mettre au crédit du régime. Mais plutôt au crédit des Camerounais qui ont su attendre avec patience que ce régime passe la main. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas. Nous pensons tout de même que ce sera le cas bientôt.
Depuis 1990 que le Sdf a été créé, peut-on dire qu’il a pleinement joué son rôle d’opposition pour amener le pouvoir à changer les choses ?
Oui. Ce que le Sdf a fait en 19 ans est énorme. Déjà, aujourd’hui, si nous parlons de multipartisme et si votre journal peut me poser ces questions librement, c’est parce que le Sdf est né. Deuxièmement, je pense qu’en 1992, il y a des décisions très importantes qui ont été prises. Par exemple, celle de continuer le combat pacifiquement. En 1992, il ne faut pas que les Camerounais l’oublient, quand le Sdf gagne l’élection présidentielle, la grande majorité des Camerounais était prête à prendre les armes. Je pense que la direction du parti a eu du courage et a demandé au peuple de garder son calme et prendre la voie pacifique. C’est une très grande contribution du Sdf à l’essor de notre pays. Au-delà de cela, nous avons fait beaucoup d’autres choses. Nous avons apporté un nouveau tonus à la vie politique du Cameroun. On a vu d’autres partis qui se sont créés autour de la même période. D’autres qui étaient déjà trentenaires à la même période se sont vu renaître. Tous ces autres partis n’ont pas fait grand-chose pour l’avancée du Camerounais moyen et pour la classe sociale la plus basse au Cameroun. Ils se sont plutôt occupés de vite se remplir les poches comme le régime en place. C’est pour cela d’ailleurs que tous ces partis là, notamment l’Upc Kodock, l’Undp, etc., allaient tout de suite danser avec le prince autour de la mangeoire. Donc, je pense que, le Sdf a montré une autre voie. Que la politique devait être faite autrement. C’est très difficile d’être un parti politique d’opposition actif dans un pays où la démocratie n’est pas vraiment établie. C’est pour cela que nous sommes toujours à mi-chemin entre un front politique et un parti politique. Je pense que le combat est encore rude. On a beaucoup de pentes à grimper. On va y arriver. Je ne veux pas étaler tous les acquis de ces 27 dernières années. La lutte contre la corruption, l’intensification de cette lutte a été enclenchée avec l’affaire Mounchipou Seidou qui avait été déclenchée par le groupe parlementaire Sdf ; les débats à l’Assemblée nationale ont été déclenchés aussi ; ainsi de suite. Il y a beaucoup d’acquis. Aujourd’hui, le pouvoir ne peut pas s’asseoir et prendre juste une décision. Il doit toujours réfléchir à la réaction du Sdf. Donc, c’est déjà une bonne chose. Je sais que beaucoup reste à faire.
Vous rappeliez que, en 1992, quand votre parti a gagné l’élection présidentielle, la direction du parti, plutôt que de prôner la guerre qui était presque l’avis de tous les Camerounais, a décidé d’opter pour la paix et faire des revendications pacifiques. Pensez-vous qu’aujourd’hui, 17 ans après, cette position ait porté ?
Oui, parce que la paix n’a pas de prix. Le fait qu’il n’y ait pas de guerre au Cameroun, aujourd’hui, peut être grandement attribué à la position que le Sdf a eue il y a 17 ans. Mais aussi, le fait qu’il n’y ait pas de guerre au Cameroun aujourd’hui ne veut pas dire que les Camerounais vivent en paix. C’est une décision que, personnellement, je ne regrette pas aujourd’hui. D’ailleurs, beaucoup d’autres et moi sommes fiers aujourd’hui que cette décision ait été prise. Ceux qui étaient pour l’option armée à l’époque ont quitté le parti. Nous avons découvert que ce qu’ils voulaient, c’était d’arriver très vite au pouvoir. Ce n’était pas de s’occuper de la classe moyenne ou de la classe pauvre au Cameroun.
Vous avez rappelé que l’affaire Mounchipou Seydou. Au moment où le Renouveau fête ses 27 ans, il y a l’opération épervier. Cela veut-il dire que le pouvoir a suivi ce que le Sdf avait lancé dès le départ ?
Certes, c’est un vent. Mais, c’est un pas très timide, au vu de ce que les Camerounais vivent encore. La corruption est toujours très présente. C’est la première maladie du Cameroun. Je suis convaincu que cette corruption freine notre croissance économique d’au moins 40%. C’est quelque chose de tragique, le fait que le gouvernement ne donne pas assez de moyens à cette lutte contre la corruption, ni assez d’indépendance à ceux qui oeuvrent à la lutte contre la corruption. C’est pour cela que la majorité des Camerounais regardent cette opération épervier, qui n’est pas une lutte contre la corruption, mais une lutte contre les détourneurs de fonds, comme une opération à tête chercheuse. Nous y voyons un peu un nettoyage plus ou moins politique. Parce qu’il y en a qui sont en prison, il y en a qui ne sont pas. Le Contrôle supérieur de l’Etat trouve que quelqu’un a mal géré, l’autre pas. Pourtant, le gouvernement a un bon service de renseignement. S’il veut mettre ceux qui bouffent derrière les barreaux, il peut le faire. Tout simplement, les bureaux huppés de Yaoundé vont se vider. C’est l’un des problèmes que le gouvernement a. A cause de l’impunité et du laxisme.
Comment le Sdf pourrait gérer cette opération de lutte contre les détournements de fonds publics ?
Il faut la gérer avec beaucoup de courage. Déjà, le Sdf n’aurait pas ce genre de problème. Parce qu’on n’aurait pas laissé pendant un certain temps les gestionnaires de la chose publique dans l’impunité totale et sans contrôle. Donc, on ne serait pas arrivé jusque là. Maintenant, si à notre arrivée au pouvoir, ce problème persiste toujours, parce que je pense qu’il va persister, je ne vois pas comment Paul Biya va gérer cela en une année et demie. Lorsqu’on va arriver au pouvoir, on aura la tâche beaucoup plus facile. Certainement, ce seront les pratiques qui ne sont pas les nôtres. Deuxièmement, il n’y aura pas le côté émotionnel de la chose. Il y a peut-être qu’on peut enfermer les gens de son propre parti. Ce cas de figure, pour nous, sera beaucoup plus facile. Mais, on ne peut pas être à leur place, parce qu’on ne peut pas gérer un pays pendant 27 ans avec autant de cacophonie. Si on devait leur donner un conseil, il est tout simple : qu’ils se donnent le courage nécessaire, utilisent toutes les ressources humaines et matérielles nécessaires. Il faut que, sans honte aucune, ils essaient d’affronter la vérité en face. Et qu’ensemble, tous les Camerounais soient mis à contribution pour éradiquer ce fléau qui tue notre économie, notre cohésion sociale et le pays. Je pense que c’est ce courage qui manque. Pour une fois, s’ils avaient ce courage, je pense que c’est un combat qui pourrait transcender tous les clivages politiques au Cameroun. Tous les partis politiques pourraient se mettre ensemble, si seulement ils sont de bonne foi, pour lutter contre cette gangrène.
Il y a au moins une donnée sur laquelle tout le monde peut se mettre d’accord : la rétrocession de Bakassi...
Quand vous ne faites rien dans une péninsule pendant 20 ans, que vous trouvez que vos voisins se sont confortablement installés et vous vous battez après pour la rétrocession, qu’est-ce qu’on doit regarder comme acquis ? Le fait que vous allez la récupérer ou le fait que, pendant 20 ans, vous l’avez laissé partir. Il faut qu’on regarde les choses en face. C’est ce même laxisme, cette même impunité. C’est cette même absence de gestion de la chose publique qui fait en sorte que l’île de Darak, sur le lac Tchad, jusqu’à Bakassi, jusque chez les Equatoguinéens, Centrafricains, tout le monde nous arrache un bout de terre. Puis après, pour qu’on la récupère, c’est trop de guerre et il faut qu’on applaudisse. Je trouve que c’est un peu simpliste. Quand Paul Biya arrive au pouvoir, en 1982, le régime camerounais en place à l’époque avait fermement la mainmise sur Bakassi. C’était sous
contrôle camerounais. Quelque chose s’est passé entre 1982 et 2006, quand Bakassi est revenu. Il n’y a pas que là que ça s’est passé. Cela s’est passé aussi à Campo. La frontière est bien plus grande qu’elle est aujourd’hui. Cela s’est passé à beaucoup d’endroits. Il faudrait qu’on mette les points sur les « I » sur la gestion de ces 27 années.
On peut se rendre compte que 27 ans après, Paul Biya n’est pas sur le point de passer le témoin, parce qu’il estime qu’il maîtrise la situation et qu’il est encore utile à son pays
On continue de croire au Cameroun que les mêmes qui ont créé des problèmes peuvent trouver les solutions. Ce n’est pas vrai. Les plus grandes nations ont compris depuis longtemps qu’on ne peut pas gérer le même pays de la même façon pendant plus de dix ans. C’est pour cela qu’il y des limitations de mandat à la tête d’un pays. Si vous n’avez pas pu faire quelque chose pendant 27 ans, si l’on vous donne encore 27 ans, vous n’allez rien faire. Il n’y a pas de magie à cela.
par David Nouwou
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