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Sur les traces de Boka Yapi: 2.- Exil et mort du lieutenant de Guéi (Fraternite-Matin 28/05/2003)
Lorsque Boka Yapi a quitté la Côte d’Ivoire, après la chute du régime de Robert Guéi, à la fin du mois d’octobre 2000, il s’est d’abord réfugié à Lomé, au Togo. Et quelque temps après, Edith, sa compagne l’y a rejoint, avec leurs économies. Boka Yapi, qui louait une maison à Lomé, a alors acheté une voiture de marque Toyota, de couleur blanche, qu‘il a utilisée comme taxi, ou, pour être plus exact, comme “ wôrô-wôrô”. Il a aussi ouvert un bar qui était tenu par une de ses copines, une Togolaise prénommée Agnès, avec qui il avait eu un enfant à Abidjan. La cohabitation entre les deux femmes se passera mal et obligera Boka Yapi à quitter le Togo plus tôt que prévu. Selon Edith, Agnès était jalouse et voulait s’approprier le bar. Aussi, a-t-elle dénoncé Boka Yapi aux autorités togolaises. Le 31 décembre 2000, il fut convoqué par des gendarmes togolais. Un des amis de Boka Yapi, un Togolo-Béninois qu’il connaissait depuis Abidjan l’avertit que le coup avait été monté par Agnès, une femme dangereuse, et qu’il ferait mieux de quitter le pays. Boka Yapi répondit à la convocation des gendarmes. Ceux-ci lui reprochèrent d’être entré dans le pays avec de faux papiers et de ne s’être pas présenté aux autorités. Boka Yapi se rendit compte qu’ils cherchaient à lui extorquer de l’argent.
Le 4 janvier, Edith rentra à Abidjan pendant que Boka Yapi allait à Cotonou. Où il s’installa chez un imprimeur du nom de Ebo Philippe qui était le cousin de l’ami qui lui avait conseillé de quitter le Togo. Tous les deux avaient un autre cousin qui était colonel, originaire d’Athémé, et qui entreprit de faire obtenir à Boka Yapi le statut de réfugié politique au Bénin. Edith rejoignit Boka Yapi à Cotonou le 2 mars 2001 et revint à Abidjan en juin, quand elle fut enceinte de sa dernière fille. Elle ne reverra plus jamais le père de ses enfants vivant. Et selon elle, ils ne communiquaient plus que par téléphone. C’était lui qui appelait. “ Il ne me disait jamais ce qu’il faisait. Il me confiait simplement que tout allait bien ”, avoue Edith qui affirme qu’elle ne savait pas que Boka Yapi avait par la suite quitté Cotonou.
Est-il retourné en Côte d’Ivoire durant son exil ? Tous nos interlocuteurs nous ont assuré qu’il n’avait plus remis les pieds ici jusqu’à sa mort, mais dans un document signé de lui et qui nous est parvenu, il affirme avoir séjourné en Côte d’Ivoire en avril et mai, sans préciser l’année. Bluff ou vérité ?
Le reste de son séjour au Bénin, nous le saurons par un des amis de Boka Yapi, un ancien militaire qui avait participé au coup d’Etat du 24 décembre 1999 et qui, après la chute de Robert Guéi s’était réfugié au Togo, et par Samuel, un pêcheur du village de Gbeffa, dans la région de Grand Popo au Bénin, et qui fut l’ami intime de Boka Yapi lorsqu’il quitta Cotonou.
Selon Samuel que nous avons rencontré à Grand Popo, Boka Yapi avait eu des problèmes avec le colonel, chez qui il vivait. Il avait cru comprendre qu’il y eut mésintelligence entre la femme de Boka Yapi et celle du colonel. Parce qu’il y eut une période où Boka Yapi n’avait plus d’argent et la femme du colonel trouva qu’ils pesaient un peu trop sur leur budget. Lorsque Boka Yapi eut de l’argent et qu’il prit sur lui les charges de la popote, le colonel et sa femme refusèrent de toucher à la nourriture que préparait la femme de Boka Yapi. Edith dit qu’elle n’est pas au courant de cette histoire, et qu’elle n’avait jamais vécu avec Boka Yapi chez le colonel en question.
Lorsqu’elle était à Co-tonou, ils vivaient chez l’imprimeur Ebo Philippe. S’agirait-il d’une autre femme ? Samuel aurait-il mal compris ce que Boka Yapi lui avait dit ? L’ami de Boka Yapi qui vit à Lomé croit savoir que le colonel avait voulu le faire arrêter. Il nous a aussi dit qu’un commando venu d’Abidjan et qui comprenait un gendarme avait tenté de le tuer à Cotonou. Mais victime d’un accident de la circulation, ce commando n’avait pas pu opérer. Toujours est-il que Boka Yapi dut quitter Cotonou pour s’installer dans un petit village du nom de Houndjohoundji, situé à quatre kilomètres de Grand Popo, et à environ quatre-vingts kilomètres de Cotonou, sur la route Lomé-Cotonou, dans la maison d’un certain Raymond, un transitaire béninois. Selon Samuel, Raymond qui était le voisin du colonel était devenu l’ami de Boka Yapi. Et lorsque ce dernier se trouva dans la nécessité de quitter Cotonou, il lui proposa d’aller s’installer dans sa maison au village, où vivait son père. Gbeffa, le village de Samuel, est à quelques kilomètres de Houdjohoundji.
Samuel connut Boka Yapi par l’intermédiaire d’un de ses cousins, Alexis, qui était déjà l’ami de ce dernier. Boka Yapi et Samuel finirent par devenir des intimes parce que, comme le dit Samuel, “ Boka Yapi était un voyou ; et moi aussi je suis un voyou. ” Entendez par là qu’ils étaient tous les deux des coureurs de jupons. Dans la région, tout le monde connaissait Boka Yapi sous le nom de Mamadou Cissé, et on le prenait pour un homme d’affaires guinéen, ou un transitaire. C’est plus tard que Samuel a entendu dire que son ami Cissé ne serait pas Guinéen, mais Ivoirien. “ Un jour, je lui ai dit : “ Cissé, nous sommes des amis, et lorsqu’on est ami, on ne doit rien se cacher. Dis-moi qui tu es exactement. ” Et Boka Yapi de lui raconter alors toute son histoire. Samuel n’avait jamais entendu parler de lui auparavant. Le seul nom de la transition militaire ivoirienne qu’il connaissait était celui de Robert Guéi. Boka Yapi lui révélera que c’est lui qui avait fait le coup d’Etat, que c’est lui qui avait donné le pouvoir à Robert Guéi, mais qu’à la fin de la transition, il avait été injustement accusé de crimes, uniquement pour se débarrasser de lui, parce qu’il savait beaucoup de choses sur la façon dont le régime actuel avait pris le pouvoir.
Boka Yapi, alias Mamadou Cissé était très aimé dans la région. Son surnom était “ Gblo ”. Lorsque l’on criait “ Gblo ”, il répondait “ Gbla ”. Un autre de ses surnoms était “ 200 morts ”, auquel il répondait par “ 200 vont venir ”. Il était le chouchou des enfants. Il recevait beaucoup d’argent de Côte d’Ivoire et en distribuait autant autour de lui. A la dernière rentrée scolaire, c’est lui qui a offert les fournitures scolaires à quelques enfants du village dont les parents sont aujourd’hui inconsolables. Selon Samuel, c’est un Libanais qui lui envoyait cet argent. Edith soutiendra le contraire. Pour elle, en effet, c’était un groupe de cinq Libanais, à qui Boka Yapi avait rendu d’énormes services au temps de la transition, qui lui envoyaient cet argent. A sa connaissance, le général Guéi lui a envoyé une seule fois la somme de cent mille francs. Samuel nous a révélé que la voiture de Boka Yapi servait presque de taxi gratuit dans le village. Il ne refusait jamais de faire une course pour celui qui le lui demandait. Il ne demandait jamais rien à personne. Même lorsqu’il était fauché. “ Quand je voyais qu’il n’avait plus d’argent, je l’aidais comme je pouvais. Mais il se suffisait à lui-même et c’est plutôt lui qui me donnait souvent de l’argent”, reconnaît Samuel.
Après quelque temps à Houdjohoundji, Boka Yapi est allé louer une maison dans la ville voisine de Comé, située à 17 kilomètres de là. C’est que Houdjohoundji est un petit village sans électricité, et Boka Yapi avait envie d’avoir un minimum de confort. Il a loué un “ deux-pièces ” à 7000 francs par mois dans une cour commune au quartier Hongodé de Comé. Une de ses voisines que nous avons rencontrée dans cette cour nous a dit qu’il était un excellent voisin, très serviable, envers tout le monde.
Mais Boka Yapi n’avait pas complètement quitté Houdjohoundji. En fait, il vivait tantôt là, tantôt à Comé.
Il se déplaçait beaucoup dans la région. Sortait-il aussi du pays ? Samuel ne le sait pas. Mais il est certain qu’il allait parfois à Lomé rencontrer son ami, lequel a absolument tenu à ce que nous ne le citions pas. Boka Yapi téléphonait aussi beaucoup. “ Boka Yapi passait des heures au téléphone, nous dit Samuel. Et quand je dis des heures, c’est vraiment des heures. Il téléphonait jusqu’à ce que son portable se décharge.
Il le rechargeait et recommençait. ” Une chose assez surprenante pour l’Ivoirien qui arrive au Bénin est que tous les villages, du moins ceux qui sont situés entre la frontière togolaise et Cotonou sont connectés aux téléphones mobiles. Samuel ne sait pas qui il appelait. Il se souvient seulement que lorsque la rébellion a commencé ici, Boka Yapi est entré en contact avec un certain “ IB ” au Burkina Faso. Il l’a aussi entendu parler des “ Zinzin ” et des “ Bahéfouè ”, que Samuel prenait pour des ethnies ivoiriennes, jusqu’à ce que nous lui expliquions ce qu’ils étaient. Il sait que lorsque la rébellion a commencé, Boka Yapi avait été tenté de la rejoindre. Mais après réflexion, ou sur conseil des personnes qu’il appelait, il s’est ravisé et a plutôt cherché à rejoindre le camp loyaliste. Et il négociait son retour lorsqu’il est mort. Certains membres du gouvernement, aurait-il affirmé, s’opposaient à son retour, pendant que d’autres le souhaitaient. Retourner au pays était une obsession pour lui. Et il avait assuré ses amis béninois que s’il rentrait au pays, il ne serait pas n’importe qui et qu’il ne les oublierait pas. Samuel attendait donc ce jour où son ami Boka Yapi le ferait venir en Côte d’Ivoire. Et la mort est venue briser ce rêve. Boka Yapi n’avait jamais parlé à Samuel de la tentative d’assassinat dont son ami nous avait parlé à Lomé. Et il ne donnait pas le sentiment que sa vie était menacée. Mais il évitait de fréquenter les Ivoiriens. Les seuls qu’il recevait étaient son ami de Lomé et quelques parents qui venaient d’Abidjan lui rendre visite.
Boka Yapi préparait activement son retour au pays. Avec l’aide des féticheurs. Il sillonnait tout le Bénin, à la recherche des plus grands féticheurs. Il dépensait la plus grande partie de son argent en fétiches. Samuel nous dit qu’un féticheur de Houndjohoundji lui avait littéralement “ sucé ” plus de trois cent mille francs avant que Boka Yapi ne se rende compte que c’était un escroc. “ Il avait des fétiches partout sur lui, même sur le sexe, et partout dans sa maison ”.
Samuel était présent lorsque Boka Yapi déclarait par téléphone à la radio qu’il voulait venir se battre aux côtés des loyalistes.
Au Bénin, Boka Yapi buvait autant qu’en Côte d’Ivoire. Uniquement de l’eau-de-vie locale, le “ Sodabi ”. “ Il achetait beaucoup de bières pour ses amis mais il n’en buvait jamais. Il ne buvait que le “ Sodabi ”. Il ne mangeait jamais dehors. Il faisait toujours lui-même sa cuisine. ” Même lorsque Samuel l’invitait à manger chez lui, il tenait à faire lui-même la cuisine. Il mangeait toujours de la viande, et rarement du poisson.
De Grand Popo, nous sommes allé avec Samuel à Houndjohoundji, sur un “ Zémidjan ” ( moto-taxi), dont le conducteur avait très bien connu Mamadou Cissé-Boka Yapi, puis à Comé. Nous sommes allé voir la copine de Samuel qui travaille dans un salon de coiffure. Samuel nous a glissé à l’oreille que Boka Yapi était sortie avec trois filles de ce salon sans qu’aucune ne sache qu’il sortait avec les autres. Nous en avons rencontré une, Denise. Nous avons essayé de discuter avec elle mais la conversation était difficile. D’abord, parce qu’elle ne parlait pas un traître mot de français, et aussi peut-être parce qu’elle n’avait pas trop envie de nous parler. Tout ce que nous avons pu tirer d’elle était que Cissé était très gentil et qu’elle était très triste de sa mort.
Après avoir visité la maison où Boka Yapi vivait, nous sommes allé nous restaurer dans une buvette voisine, “ Mon berger ”. Samuel nous a dit que son ami avait aussi une copine qui travaillait là qui est d’ailleurs enceinte de lui. Boka Yapi avait voulu que cette fille, une Togolaise, fasse un avortement, mais elle avait refusé parce qu’elle l’aimait beaucoup et tenait à avoir un enfant de lui. Boka Yapi avait expliqué à Samuel qu’il avait dû quitter Lomé à cause d’une femme qui lui avait créé des problèmes.
Un jour, Samuel est venu de son village voir Boka Yapi à Houdjohoundji et l’a trouvé malade. Il lui a dit qu’il avait de la fièvre et des maux de tête atroces. Le cousin de Samuel, Alexis, qui lui avait présenté Boka Yapi la première fois, lui a annoncé qu’il l’avait emmené au centre de santé, mais que sa santé ne s’améliorait pas. Boka Yapi avait déjà tenté de se soigner avec des médicaments traditionnels sans succès. Ils ont alors appelé Raymond, l’ami transitaire qui lui avait donné asile à Houdjohoundji, celui-ci leur a demandé de faire venir Boka Yapi à Cotonou. La voisine de Boka Yapi à Comé nous a dit que la dernière fois qu’elle l’a vu, c’est lorsqu’on l’emmenait à Cotonou. Il est venu chez lui, avec un pagne sur les épaules, mais n’est pas entré dans la cour. Il est resté juste à l’entrée, a regardé son chien et ses deux chats et est reparti monter dans la voiture. C’est Alexis qui a accompagné Boka Yapi à Cotonou où il a été conduit dans une clinique privée.
Une semaine plus tard, Samuel a téléphoné à Cotonou et on lui a dit que l’état de Boka Yapi avait empiré, qu’il était dans le coma et qu’on l’avait conduit en réanimation au CHU de Cotonou. Il a alors décidé d’aller lui rendre visite le lendemain, un lundi. Et c’est ce lundi qu’on lui a annoncé le décès de Boka Yapi Laurent, des suites d’une fièvre typhoïde.
Raymond est venu chercher les affaires de Boka Yapi à Houdjohoundji et à Comé pour aller les garder à Cotonou. Au moment où nous mettons sous presse, le corps du damné de la République se trouve toujours au Bénin. Et ses parents se demandent toujours si l’occasion leur sera donnée de ramener son corps pour qu’il repose dans la terre d’Assikoi, son village qui l’a vu naître et qu’il a tant aimé.
Une enquête de
Venance Konan
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