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Le Maroc, pôle d’équilibre du Maghreb
(Courrier International 16/05/2002)


Une singulière distribution des rôles affecte le Maghreb depuis les années 1950, qui ont vu sa remise en marche, après un siècle d’hégémonie de la France : la petite Tunisie en constitue le laboratoire économique et social, le sas vers la modernité européenne : laïcité et émancipation féminine sous Bourguiba, émancipation entrepreneuriale et croissance aujourd’hui, avec le système éducatif le plus performant de la région.

L’Algérie, elle, occupe le centre de la scène : tout comme la France du xixe siècle selon Karl Marx, elle est la terre des expériences politiques menées jusqu’au bout, ce qui, sur cette terre d’Afrique du Nord, veut dire dans la tragédie : tragédie de la conquête et de la colonisation brutale bien sûr, tragédie de la révolte kabyle de Mokrani, tragédie de la guerre d’Algérie, tragédie enfin de l’affrontement sanglant avec les islamistes armés depuis 1991. Au travers de ces excès pourtant, c’est en Algérie que s’exprime le plus clairement l’orientation principale de la vie politique du Maghreb : tentative d’assimilation à la démocratie française dans les années 1930-1950, émancipation nationaliste arabe et socialiste dans les années 1960-1980, reprise du pluralisme tout à la fois politique et ethnique depuis lors.

Le Maroc, lui, représente durablement une autre fonction de l’ensemble maghrébin : un pôle d’équilibre des tourmentes, qui ramène la région vers des formules plus nobles, moins extrêmes, fût-ce au prix d’un conservatisme plus grand. La colonisation, repensée au début du xxe siècle par un Lyautey critique du ravage algérien, y fut plus légère et plus habile, plus respectueuse aussi de la personnalité du pays. Le modèle du parti unique, cher au FLN, s’y avéra impossible : dès l’éclatement de l’Istiqlal et le départ de Mehdi Ben Barka en exil, le trône se trouve confronté à trois grandes forces politiques hétérogènes - les nationalistes arabisants, les berbéristes et les socialistes pronassériens - dont il saura admirablement se jouer pour se préserver.

En 1970, Hassan II commence à légaliser ces différentes oppositions et, un quart de siècle plus tard, à organiser une sorte de cohabitation à la marocaine avec les derniers héritiers de Ben Barka, regroupés dans l’Union socialiste de l’actuel Premier ministre, Abderrahmane Youssoufi. Et même le courant islamiste, probablement aussi puissant aujourd’hui dans les grandes villes qu’en Algérie et en Tunisie, s’efforce pour l’instant d’avancer à l’intérieur des institutions plutôt que dans l’affrontement total. Le Maroc évite toujours la tragédie algérienne.

Il y a, à cela, d’excellentes raisons : le Maroc, tout d’abord, est un pays plus conservateur, où les élites traditionnelles n’ont pas été éradiquées par le rouleau compresseur colonial et sont capables de dénouer certaines crises en maintenant un dialogue local avec les forces de rupture. Dans le même temps, le Maroc est également un pays plus ouvert, plus innovateur, plus maritime, qui entretient par exemple des rapports commerciaux avec les Etats-Unis, et même avec l’Amérique latine depuis le xixe siècle, qui a su maintenir une médecine de pointe et des universités prestigieuses. Pour tout dire, le Maroc est l’héritier direct de l’Andalousie médiévale, qui a opéré après 1492 une translation vers les sévères montagnes du Rif et les jardins enchantés de Fez et de Marrakech.

Il y a donc bien un “miracle marocain”, qui est symétrique et comparable en tous points au “miracle iranien” à l’est des terres de l’Islam classique : celui de la préservation miraculeuse d’une grande civilisation antéislamique par l’intervention des éléments culturellement les plus avancés de l’Islam. Voilà aussi pourquoi la monarchie marocaine plie en apparence devant le prosélytisme wahhabite des Saoudiens, qui ont fait de Tanger leur lieu de résidence nostalgique, mais leur interdit efficacement toute influence religieuse, contrairement au socialisme apparemment intransigeant des voisins algériens. Ainsi la vocation profonde du Maroc serait-elle de mettre peu à peu en place les voies d’un équilibre, qui pourrait par la suite faire jurisprudence à l’échelle du Maghreb.

Il est certain que c’est aujourd’hui au Maroc que se pense et se repense le nouveau Maghreb, dont l’immense agglomération de Casablanca pourrait bien devenir un jour le New York si Alger doit en être le Washington. C’est en effet là qu’existe à présent depuis plus de cinq ans un authentique pluralisme politique - tempéré, il est vrai, par un pouvoir royal qui demeure fort. C’est là aussi, face à un islamisme puissant mais contenu, que s’affirme mieux qu’en Algérie l’émancipation féminine, notamment par l’accès au travail, et l’émergence d’une société civile qui n’a jamais été totalement contrainte. Moins stridente qu’en Kabylie, la renaissance berbère est également palpable, tant dans le Nord rifain, complètement réhabilité par un Mohammed VI en profonde sympathie avec les terres d’origine de sa mère, que dans le grand sud de Marrakech. Cet équilibre actuel, s’il est maintenu, permettra à l’horizon d’une décennie l’émergence d’un large mouvement démocratique qui devrait pouvoir faire équilibre avec l’inévitable légalisation d’un grand parti islamiste sur les décombres du vieil Istiqlal, qui fait déjà écho à toute l’idéologie du cheikh Yassine. Or on sait bien qu’une telle voie légaliste de l’islam politique est défendue par Taleb Ibrahimi en Algérie et pourrait tenter une aile du FLN, lasse de combattre et sûre à présent de sa survie.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le Maroc traditionaliste et moderniste, pays du soufisme de la Tidjaniya et du sport féminin, du pouvoir chérifien et du pluralisme politique moderne, demeure le stabilisateur de toute la région.


ALEXANDRE ADLER

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