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Dakhla, la perle méconnue
(Jeune Afrique du 18 au 31 oct 2009)


L'Etat n'a pas lésiné sur les moyens pour faire de Dakhla une coquette bourgade de province

Cerné par la mer, offrant des paysages à couper le souffle, ce petit coin de paradis situé dans le sud du royaume accueille de plus en plus de vacanciers. En attendant les investisseurs...

Sur la plage qui s’étend à perte de vue, des surfeurs, cheveux blonds et combinaison de rigueur, se dirigent vers la mer pour s’engouffrer dans les vagues. Dans le ciel d’un bleu immaculé, des cerfs-volants géants servant à tracter les planches sont portés par un vent violent. Non, vous n’êtes ni en Australie ni sur une plage brésilienne, mais bien à Dakhla, l’une des villes septentrionales du Maroc. « C’est mon coin de paradis à deux heures d’avion de Casablanca. Mais n’allez pas raconter cela à tout le monde, c’est un lieu qu’il faut protéger », confie Hamid, un Casablancais de 40 ans, qui passe ses week-ends ici.

À l’occasion d’une des épreuves des championnats du monde de kitesurf, des officiels, des élus et des amoureux de Dakhla se sont retrouvés, le 3 octobre, dans la capitale d’Oued Ed-Dahab-Lagouira, l’une des trois provinces du Sud récupérées par le royaume en 1975. Objectif : promouvoir la ville et attirer des investisseurs potentiels. « Il y a à peine dix ans, il n’y avait rien ici. Vous n’imaginez pas les progrès accomplis », se réjouit Hamma Dlimi, wali au ministère de l’Intérieur. Et il suffit de se promener dans les rues de cette coquette bourgade de province pour constater qu’ici l’État n’a pas lésiné sur les moyens.

Désenclavement achevé

Peuplée principalement de militaires et de fonctionnaires, la ville a des routes flambant neuves et une élégante corniche flanquée de cafés et de quelques boutiques. L’électricité, l’eau potable, autrefois réservées à une élite, ont été raccordées jusque dans les quartiers les plus populaires. Les quelque 100 000 habitants disposent d’écoles, d’une médiathèque moderne et accueillent, depuis 2007, un festival de musique dont le succès ne se dément pas. Pour désenclaver la ville, une gare et un aéroport ont été construits, et la RAM assure trois vols par semaine, avec un taux de remplissage de près de 90 %. C’est que Dakhla attire de plus en plus d’étrangers, mais aussi des gens de l’« intérieur », comme Ali, un Oujdi qui a choisi de s’y installer avec sa famille. « Ici, on trouve facilement du travail, et la vie est beaucoup moins chère. On peut faire des économies », explique-t-il. Comme dans les autres provinces du Sud, de nombreux produits de base, comme l’essence, le sucre ou l’huile, sont subventionnés et presque trois fois moins chers que dans le reste du pays.

Ces succès, la région les doit en grande partie à l’Agence du Sud, une structure créée par le roi Mohammed VI en 2002 et dont l’ambition est d’accélérer le développement socio-économique de la région. Dotée d’un budget de 7,2 milliards de dirhams (636 millions d’euros), elle s’est fixé comme priorité la lutte contre l’habitat insalubre et le développement des activités créatrices de revenus. Son directeur, Ahmed Hajji, ne manque pas d’idées. En homme pragmatique, il a d’abord tablé sur le potentiel naturel de la ville, dont son premier atout : la pêche. Les eaux de Dakhla, qui est cernée de toutes parts par la mer, sont exceptionnellement poissonneuses, mais l’activité des pêcheurs de la région n’a jamais été réellement organisée. Autrefois disséminés de manière anarchique sur le littoral, des villages de pêche composés de baraques de tôles accueillaient des pêcheurs venus de tout le pays pour la saison du poulpe. Victimes de potentats locaux, qui imposaient les prix et s’octroyaient de façon autoritaire une partie des revenus, les pêcheurs travaillaient dans des conditions difficiles. Depuis, l’Agence a fait construire un village en dur pour les accueillir. Mais, surtout, une grande halle au poisson, équipée de la technologie dernier cri, a été mise en place pour permettre la vente dans des conditions plus transparentes. « Nous faisons passer les gens de l’économie informelle au formel, précise un des cadres de l’agence. Chaque pêcheur dispose d’un compte en banque sur lequel est directement versé le bénéfice de sa vente. » La puissance maritime de Dakhla pourrait bientôt être décuplée, si l’on en croit le plan du ministre de l’Agriculture et de la Pêche Aziz Akhannouch, qui a annoncé la création d’un grand port au sud de Laâyoune. « Je souhaite que ce port se trouve à Dakhla. Cette ville, qui se situe à seulement 350 km de la Mauritanie, pourrait jouer son rôle de trait d’union vers les pays africains, avec lesquels Sa Majesté veut établir des relations toujours plus étroites », rappelle Hamid Chabbar, wali de la ville.

« Les Caraïbes au Maroc »

L’autre trésor que recèle Dakhla, c’est son immense potentiel touristique. Construite sur une mince bande de terre, entre le désert et l’océan, la ville offre des paysages à couper le souffle. « C’est un peu les Caraïbes au Maroc », s’amuse Gérard, un habitué, qui déguste sur la terrasse de son hôtel des langoustes et des homards fraîchement pêchés. Avec plus de trois cents jours de soleil par an et des plages de sable blanc à perte de vue, la « perle du Sud » a tout d’une grande destination touristique. Pourtant, la ville ne reçoit chaque année que 3 000 à 4 000 touristes, et les infrastructures hôtelières peinent à s’y développer. Dans ces conditions, difficile d’élaborer une stratégie médiatique pour faire décoller la destination. « À court terme, explique le ministre du Tourisme Mohamed Boussaïd, il faut au moins doubler la capacité hôtelière et passer de 1 500 à 3 000 lits. Mais pas question de développer un tourisme de masse à Dakhla. C’est un patrimoine écologique fragile qu’il faut préserver. Je crois en un tourisme de niche, centré sur la nature et les sports nautiques. » Lui-même amoureux de la ville et amateur de kitesurf à ses heures, il est partisan de la création d’un label qui ferait de Dakhla une capitale de l’écotourisme. « Nous avons beaucoup appris des erreurs des autres, poursuit-il, et, pour nous, le contre-exemple parfait c’est le littoral bétonné de la Costa del Sol ou des Canaries. »

Malgré l’immense potentiel de la ville, les investisseurs ne se bousculent pas au portillon. Quelques pionniers, comme Bernard Vivien, ont ouvert la voie. Tombé amoureux de Dakhla il y a plusieurs années, ce propriétaire de deux riads, à Marrakech et à Fès, a ouvert la première maison d’hôtes de la ville. Soutenu par les autorités locales, il va bientôt lancer une résidence touristique. « Ça n’est pas facile de développer le tourisme dans cette région, reconnaît-il. Il n’y a pas de personnel formé, les contraintes administratives peuvent être assez lourdes et le caractère un peu exceptionnel de cette région en a effrayé plus d’un. »

Une société en mutation

Car si les progrès sont indéniables, beaucoup s’inquiètent de constater que l’initiative privée n’a pas décollé dans la région. « Pendant longtemps, l’État a maintenu la ville sous perfusion, parce tout était à faire et que lui seul pouvait mettre en place les infrastructures de base nécessaires au développement. Mais aujourd’hui, reconnaît sous le sceau de l’anonymat un haut responsable local, il faut couper le cordon ombilical et tout mettre en œuvre pour attirer des investisseurs privés. »

Cette politique d’assistanat, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est visible partout. Dans un des quartiers les plus pauvres de la ville, où s’étalaient autrefois des bidonvilles, les habitants se sont vu distribuer du ciment et une somme d’argent pour construire eux-mêmes des maisons, dont la plupart ne sont pas encore peintes. Régulièrement, l’armée vient même leur apporter des vivres financés par l’État. Les responsables de la ville le reconnaissent à demi-mot, il est temps de responsabiliser la population. « En même temps, rappelle le wali, il ne faut pas oublier que la société des provinces du Sud est en pleine mutation. On voit à peine émerger une classe moyenne, mieux formée, et qui développe une certaine culture de l’entreprise. Dans une ville qui n’a connu ses premiers licenciés que dans les années 1990, il ne faut pas être trop impatient. »

© Alexandre Dupeyron

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