Leila et Persil sauvent la face (Liberation 22/07/2002)
La scène, à la tombée de la nuit, avait quelque chose de surréaliste. Alors que les derniers légionnaires espagnols s'apprêtaient, samedi vers 19 heures, à quitter un bout de terre désertique, une fumée verdâtre s'est élevée au-dessus de l'îlot qui a mené au bord de l'affrontement deux des meilleurs alliés des Etats-Unis en Méditerranée. Soucieux que nulle caméra ne fixe pour l'éternité ce qui risquait d'apparaître comme une «retraite», les Espagnols venaient d'inonder de fumigènes leurs deux drapeaux hissés trois jours plus tôt sur cet îlot désormais fameux, Leila-Persil...
Riposte brouillonne. Après dix jours d'empoignade, Madrid et Rabat venaient de trouver un accord à la phase militaire de la crise déclenchée le 11 juillet par l'installation d'une douzaine de gendarmes marocains sur ce rocher situé à 160 mètres des côtes du Maroc. Ce bivouac faisait certes suite à quinze mois de relations très dégradées entre les deux pays. Mais il constituait sans doute aussi une riposte quelque peu brouillonne du Maroc à une gesticulation militaire d'envergure de la marine espagnole, fin juin, au large des côtes d'Al-Hoceima, dans les eaux territoriales marocaines. L'incident avait d'ailleurs fait l'objet, le 6 juillet, d'une protestation officielle de Rabat. «Mouvements militaires de routine», s'étaient bornés à répondre les Espagnols.
La solution (laborieusement) annoncée samedi a un nom : retour à la case départ, c'est-à-dire au statu quo ante au terme duquel «l'île aux chèvres» doit rester démilitarisée. Mais l'arrangement a surtout un parrain sans lequel rien n'aurait été possible : les Etats-Unis. Les Américains n'avaient nulle envie d'une crise aiguë entre deux alliés décisifs pour la stabilité de la zone et actifs dans la lutte antiterroriste. Surtout au moment où Washington, préparant une opération militaire contre l'Irak de Saddam Hussein, veut éviter qu'un inutile et humiliant usage de la force contre un pays musulman vienne encore nourrir le sentiment antioccidental dans la région.
Quatorze coups de fil. Les relations personnelles de Mohammed VI avec George Bush ont probablement fait le reste. Le Président américain est en effet soucieux d'éviter la fra gilisation - «l'algérisation», dit-on à Washington - d'un royaume qui, jusqu'ici, constitue un contrepoids à l'islamisme radical. A l'issue d'une visite du souverain chérifien aux Etats-Unis en avril, George Bush a donc confirmé son intention de négocier un accord de libre-échange avec le Maroc. Un privilège réservé jusqu'ici dans la zone méditerranéenne à la Jordanie et à Israël.
Le secrétaire d'Etat Colin Powell et son adjoint Richard Armitage n'ont du coup pas ménagé leurs efforts pour ramener le calme dans le détroit de Gibraltar. Entre jeudi et vendredi, Powell a téléphoné au moins quatorze fois au roi Mohammed VI, à son ministre des Affaires étrangères, Mohamed Benaïssa, et à son homologue espagnole Ana Palacio. L'accord arraché pourrait être rendu public à l'issue de la rencontre des deux ministres prévue aujourd'hui à Rabat, la première à ce niveau depuis plus d'un an.
En attendant, les deux parties ne font évidemment pas la même lecture du compromis obtenu. Madrid, à l'instar de Washington, insiste sur le retour au statu quo antérieur. Le Maroc, de son côté, évite d'évoquer explicitement son accord pour la démilitarisation du rocher, se bornant à se réjouir du départ des Espagnols de «l'îlot marocain».
Les Marocains entendent signifier par là n'avoir rien cédé de leur revendication de pleine souveraineté sur Leila. En réalité, chacun a dû lâcher du lest. Rabat s'est résolu à accepter le retour au statu quo exigé par l'Espagne, encouragé par une promesse américaine qu'il faudrait de toute façon «régulariser le statut» de l'îlot. Mais surtout, les Marocains ont dû accepter la condition sine qua non de Madrid avant toute discussion sur «l'ensemble» de leurs contentieux : ne pas soulever, au moins pour le moment, la question de Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles sur la côte du Maroc, dont ils ont toujours réclamé la restitution. La concession n'est pas négligeable, même si Rabat a pris soin de spécifier qu'il ne fallait pas y voir un renoncement à sa souveraineté sur ces villes. Mais le Maroc pourra se targuer d'avoir renoué le dialogue avec l'Espagne, sans perdre la face et avec, à son côté, un arbitre puissant : les Etats-Unis. C'était décisif.
Algérie rivale. Certes, les observateurs s'accordent à penser que la «condescendance d'Aznar à l'égard de Mohammed VI» a contribué à envenimer les choses. Pour autant, tous estiment que la dégradation continue entre les deux pays ne pouvait que porter préjudice à Rabat. D'une part, en raison de ses liens commerciaux avec l'Espagne. Celle-ci demeure le deuxième partenaire économique du royaume, après la France. Et le tourisme marocain, fort prisé des Espagnols, commençait à pâtir de la crise.
Ce n'est pas tout. L'aggravation permanente du contentieux a des conséquences directes sur le conflit du Sahara occidental, dossier sensible s'il en est pour le Maroc. L'Espagne d'Aznar appuie en effet ostensiblement les indépendantistes du Front Polisario qui disputent ce territoire au Maroc depuis près de trente ans. Et le rapprochement spectaculaire de Madrid avec l'Algérie, éternelle rivale du royaume et soutien du Polisario, inquiète au plus haut point Rabat. «Dans ce contexte, remarque un diplomate français, il fallait saisir ce conflit autour d'un rocher pour contraindre Espagnols et Marocains à ne plus se regarder en chiens de faïence».
Samedi, dans le détroit, un jeune Marocain «armé» de deux drapeaux réussissait à accoster à Leila. Arrêté par les Espagnols, avant leur retraite, il a vite été remis à son pays.
Par José GARÇON
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