AFRICATIME.COM / MAROC

Les frontières de la mort
(Jeune Afrique Du 18 au 24 Novembre )


L'hebdomadaire J.A.I dans son edition du 18 au 24 Novembre 2002 , rapporte que: "..."Aux premiers jours de novembre, plusieurs dizaines de clandestins subsahariens sont appréhendés par les autorités marocaines. Ils espéraient embarquer à bord de pateras, ces bateaux de for­tune devant les conduire à 90 kilo­mètres au large de Tarfaya, sur l'île canarienne de Fuerteventura, porte d'entrée pour un exil en Europe.
Comme le veut la procédure dans ce genre d'arrestation, ils sont immédia­tement transférés au commissariat du chef-lieu du Sahara occidental, Laayoune. Toujours selon la procé­dure, les immigrés illégaux doivent alors être reconduits à la frontière par laquelle ils sont entrés. Problème: la première consigne donnée à ces can­didats à l'émigration par les filières qui les prennent en charge est de détruire tout document d'identité. Il est donc presque impossible de déterminer avec certitude leur lieu d'origine (selon plu­sieurs sources, ils viendraient du Ghana, du Liberia, de la Sierra Leone, du Cameroun, de l'Angola et de la Côte d'Ivoire) et l'itinéraire qui les a conduits au Maroc. D'autant que, dans ce cas précis, ils ont été arrêtés loin des frontières et qu'ils sont nombreux: quatre-vingts personnes, soit le chiffre moyen de clandestins interceptés chaque jour sur l'ensemble du royaume! Les statistiques démontrent que, dans 90 % des cas, les clandestins pénètrent via l'Algérie. Mais pour gérer cette prise plus importante que de coutume, le gouvernement maro­cain a cette fois opté pour une autre solution: l'expulsion vers la Maurita­nie plus simple et moins coûteuse. Des fourgons officiels les conduisent au dernier poste frontalier, à la pointe sud du Maroc. A cet endroit, la route goudronnée fait place à une piste d'en­viron 15 kilomètres qu'il faut parcou­rir dans des véhicules tout terrain, ou à pied, jusqu'à la frontière mauritanienne. La troupe des proscrits s'ache­mine alors vers la Mauritanie, qui leur refuse l'entrée sur son territoire. Ils font demi-tour, avant de se faire à nou­veau refouler par les Marocains. Leur calvaire dans cette bande désertique qui sépare les deux frontières durera cinq jours. Cinq jours et cinq nuits d'errance dans les plaines arides de l'Adrar Stuf qui se termineront en cau­chemar: quatorze d'entre eux y lais­seront la vie, vaincus par la faim, la soif et la fatigue.
C'est une caravane de touristes fran­çais et espagnols, sur le point de fran­chir la frontière mauritanienne, qui fait la macabre découverte, le 8 novembre. Non loin des cadavres, une soixantaine d'hommes et de femmes errent, hagards. Choqué, l'un des voyageurs prévient l'Agence France-Presse. Un autre téléphone à La Provincia, pre­mier quotidien canarien, qui publie le lendemain, en première page, ce nou­vel épisode de la tragédie de l'émigra­tion clandestine. À 1 'heure où nous écrivons ces lignes, les 66 survivants ont rejoint le commissariat déjà sur­ peuplé de Laayoune. Au total, ils sont plus de 200 clandestins à attendre que leur sort soit réglé.
Avec les accords de Schengen, qui rendent de plus en plus difficile l'obtention d'un visa, l'Europe s'est transformée en forteresse. Mais ses frontières sont restées poreuses, parti­culièrement au niveau des côtes espa­gnoles, via lesquelles le flux d'immi­gration clandestine ne tarit pas. Le point de départ étant le plus souvent le royaume chérifien, les relations diplo­matiques maroco-espagnoles se sont dégradées. Ainsi, le Il juillet dernier, des gendarmes marocains prenaient position sur l'îlot de Leïla- Tourah, officiellement pour « lutter contre l'émigration clandestine ». Pourtant, les autorités marocaines ont opéré un



coup de vis autour du lieu de passage privilégié le détroit de Gibraltar, large de 12 kilomètres à peine. Résul­tat, les filières de l'immigration clan­destine privilégient maintenant le sud du Maroc pour faire passer les candi­dats à l'exil vers l'archipel des Cana­ries. Les statistiques le prouvent: le nombre de clandestins arrêtés par les autorités espagnoles à Gibraltar est tombé de plus de 12000 en 2000 à presque 10000 en 2001 et à 3 350 en 2002 (jusqu'au l" octobre), tandis qu'ils étaient plus de 6 500 illégaux à avoir été interceptés sur les côtes cana­riennes les neuf premiers mois de 2002, contre environ 3 000 l'année dernière. Sur les îles de Fuerteventura et de Lanzarote, les plus proches de la côte africaine, les chiffres ont même triplé entre cette année et l'année der­nière. Enfin, la Guardia civil a aussi comptabilisé 50 cadavres échoués sur ses côtes: les morts du désert de l'Adrar Stuf ne sont malheureusement
qu'une tragédie parmi d'autres... A cette différence près que leur cal­vaire n'est pas lié aux conditions périlleuses de la traversée de l'océan fort capricieux entre les côtes maro­caines et les Canaries , ni à la mau­vaise organisation de passeurs mafieux et sans scrupules, mais à l'incapacité de deux États, le Maroc et la Maurita­nie, à régler leur sort.
Aujourd'hui, les deux pays se rejet­tent la responsabilité: le Maroc, en renvoyant les clandestins à la frontière, n'a fait que suivre les règles interna­tionales sur l'immigration illégale. La Mauritanie, elle, nie que ces clandes­tins aient jamais traversé sa frontière: elle n'avait donc aucune raison de les accepter sur son territoire.
Vu le nombre des clandestins, il est fort probable que certains d'entre eux venaient effectivement de Mauritanie. L'existence de filières locales de l'émi­gration soit directement vers les Cana­ries, soit vers le Maroc y est avérée.
Nouakchott vient d'ailleurs de faire arrêter un de ses ressortissants sus­pecté de fabriquer de faux documents d'identité pour une de ces filières.
Mais il est certain que les quatre­-vingts clandestins arrêtés non loin de Tarfaya n'étaient pas tous venus au Maroc via la Mauritanie. Une des res­capées, une Camerounaise de 26 ans, a été admise d'urgence à l'hôpital de Laayoune pour accoucher. Elle est la seule à avoir pu témoigner de leur calvaire. Elle était arrivée au Maroc avec son mari en toute légalité, plus de trois mois plus tôt, à l'aéroport international de Rabat, par vol régu­lier. Le couple espérait rejoindre l'Es­pagne, persuadé qu'en cas d'accou­chement sur le sol ibérique, un permis de séjour lui serait délivré. Pour elle, le « paradis » a perdu ses attraits. Son mari étant toujours détenu à Laayoune, elle a demandé à l'ambas­sade du Cameroun de les faire rapa­trier au plus vite. "

© Copyright Jeune Afrique

Visiter le site de:Jeune Afrique