L’avenir compromis du gouvernement Jettou (Courrier International 21/11/2002)
Depuis l’annonce de la formation de l’équipe du Premier ministre Driss Jettou, le 8 novembre dernier, il ne passe pas un jour sans que la presse indépendante n’affiche son scepticisme. Jamais la nomination d’un gouvernement au Maroc n’a suscité autant de tensions, au point que le quotidien populaire arabophone «Al-Ahdath al-Maghribia», proche des socialistes de l’USFP, lui prédit d’ores et déjà «une courte vie».
Le gouvernement nommé par Mohammed VI après les élections législatives du 27 septembre est d’abord critiqué en raison de la lenteur de sa formation : plus d’un mois d’un processus «empreint d’une opacité en déphasage total avec les professions de foi de transparence du régime», selon l’hebdomadaire indépendant «Le Journal». La mission du nouveau Premier ministre, soutient «Le Journal», est «de verrouiller les ministères sensibles. En d’autres termes : nommer des technocrates ou imposer aux partis de recruter des technocrates pour les intégrer ensuite dans le gouvernement comme ministres partisans.» Le gouvernement de Driss Jettou est également critiqué en raison de sa nature jugée trop consensuelle, écartant «une quelconque velléité de rupture» pour le quotidien indépendant «Maroc le jour» ; ou méritant, selon l’hebdomadaire «Maroc-Hebdo» proche des milieux sécuritaires, d’être considéré comme «juste un lifting».
Le quotidien «L’Economiste», proche des milieux d’affaires, ne cache pas son agacement face à l’absence d’une vraie alternance. Dans un éditorial virulent, il souligne que «le gouvernement enfin formé, c’est la déception qui se confirme. Les mêmes partis politiques, la même majorité élargie et encore un peu plus diluée. Pour la plupart les mêmes hommes. A quoi servait-il alors de faire des élections ? Apparemment, dans l’esprit de nos dirigeants, former un gouvernement est une question de partage.»
Relation généalogique
Or la grogne de la presse fait en réalité écho à une grogne encore plus menaçante pour la cohésion du nouveau gouvernement, celle que connaissent les partis de la coalition gouvernementale. Selon l’hebdomadaire électronique francophone «L’Observateur», «aucune des formations politiques de la majorité actuelle n’échappe aux soubresauts postconstitution du gouvernement». L’hebdomadaire «La Vie économique» explicite les dessous du mécontentement : «On tire d’abord à boulets rouges sur la méthode utilisée» par les dirigeants des partis qui ont mené les négociations en vue de la formation du gouvernement. Ainsi, nombre de dirigeants de l’Union des forces socialistes (USFP) de l’ancien Premier ministre Youssoufi n’ont pas admis son obstination à mener «les négociations de manière trop personnelle, en mettant en confidence quelques rares proches et en tenant à l’écart le bureau politique» de sa formation, poursuit «La Vie économique».
Le parti nationaliste l’Istiqlal d’Abbès el-Fassi ne semble pas non plus sortir indemne de ces tractations. «La Vie économique» signale que le parti reproche à son dirigeant vétéran d’avoir accepté que deux des nouveaux ministres nommés dans le gouvernement Jettou «soient imposés au parti en tant que ministres istiqlaliens, alors qu’ils n’ont d’autre relation avec l’Istiqlal que d’ordre généalogique avec deux de ses dirigeants». Quant au Rassemblement national des indépendants (RNI, proche du Palais), le quotidien «Aujourd’hui le Maroc» rappelle qu’il est «secoué par une fronde interne liée au choix des ministres du parti».
Un boulevard pour les islamistes
Bref, «les leaders des partis politiques sont devenus les cibles d’accusations et d’offensives pour avoir avalisé des noms qui ne disposaient d’aucune popularité, même au sein de leurs fiefs», comme le résume le quotidien «L’Indépendant». D’où l’appel lancé par «La Vie économique» à «une véritable mise à niveau démocratique de [ces] partis», dans la mesure où leur crise actuelle est révélatrice de leur «déficit de démocratie interne, crise de légitimité des directions, faible renouvellement des élites partisanes, absence de débat d’idées et défaut d’ouverture sur la société et le monde de l’entreprise».
Mais dans l’attente de ce renouveau démocratique, c’est assurément la formation islamiste, le Parti de la justice et du développement (PJD), grand gagnant des élections du 27 septembre et grand absent du gouvernement Jettou, qui sera en mesure de progresser sur le «boulevard que lui ouvriront à moyen terme les compromissions politiques des formations dites nationales», soutient «Le Journal». La moralité de l’histoire se trouve dans «Al-Ahdath al-Maghribia «: «Le peuple a rempli son ‘devoir de citoyenneté’ le 27 septembre, mais la nomination de Driss Jettou ne concrétise pas le droit du peuple à un gouvernement issu de sa volonté.»
Olfa Lamloum
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